Des millions d'exemplaires écoulés de son livre, La magie du rangement, une série à succès sur Netflix : en quelques années, le monde entier semble s'être rallié la cause de Marie Kondo. Avec un enthousiasme sans faille, la spécialiste japonaise du rangement professe les vertus du ménage et du tri pour une vie plus épanouie. Curieuse d'en savoir plus, Sarah, 40 ans, a acheté le fameux ouvrage il y a deux ans. "J'ai une tendance naturelle à accumuler et à ne rien jeter. En lisant La magie du rangement, je me suis mise à fantasmer sur une maison zen, complètement épurée. Je me disais que j'allais tout redécorer avec goût et que je ne choisirais des objets du quotidien aussi beaux qu'utiles."
Transformer son vieil appartement lyonnais en intérieur instagrammable s'avère pourtant rapidement être un espoir chimérique. Trier l'intégralité de ses affaires est pour Sarah un travail de titan, qui l'accapare de longs après-midi. "Je remplissais sac-poubelle après sac-poubelle sans en voir le bout. Plus j'avançais, plus je me sentais découragée par l'ampleur de la tâche à effectuer", se souvient-elle. Marie Kondo ne nie pas, dans son livre, ce sentiment de confusion. Pour le dépasser, elle recommande de trier d'une traite l'ensemble de ses affaires. Une manière, selon elle, de rester dans une "énergie positive". Un voeu pieux selon Sarah. "Il est impossible d'ordonner les reliques d'une vie en un après-midi !"
Mathilde, 32 ans, a jeté de nombreux papiers qui l'encombraient : faire-part de naissance, invitation à des mariages, cartes d'anniversaire et vieux dessins de ses enfants. "Je ne nie pas que cela m'encombrait et que je ne les regardais jamais mais ils témoignaient de moments importants de vie. En les jetant, je fais disparaître des pans entiers de mon histoire personnelle."
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Plus encore, certains objets lui posent de véritables cas de conscience. Marie Kondo recommande pourtant de ne garder que ce "qui nous rend heureux" ou "ce qui est utile". "Ce n'est pas si simple, s'insurge Sarah. Je n'ai pas réussi, comme elle le recommande, à jeter les cadeaux que l'on m'a faits, même ceux qui ne me plaisent pas, ou certains bibelots qui me rappellent des moments de ma vie. Je trouve cela délicat sur le plan moral."
Un immense sentiment de gâchis
Louis, 37 ans, a ressenti le même effarement au moment de s'attaquer à sa bibliothèque. Impossible pour lui de ne garder que les livres "utiles" ou ceux qu'il a vraiment aimés. "Le livre est un objet presque sacré pour moi. Les bazarder de manière désinvolte m'aurait semblé être un sacrilège inutile. Je trouve suspect de mettre aussi peu d'affects dans le fait de se débarrasser de ce qui fait partie de notre vie et qui a contribué à forger notre identité."
Avec Marie Kondo, pas de place au sentimentalisme ou aux longs atermoiements. Ce qui ne nous sert pas doit être immédiatement mis au rebut. Le résultat promis de cette remise en question par le vide : une véritable épiphanie et une liberté nouvelle. Maria, elle, a plutôt ressenti un immense sentiment de gâchis. Elle a jeté de nombreux vêtements qu'elle regrette aujourd'hui, comme une paire de santiags héritées de sa mère qu'elle remettrait volontiers au goût du jour.
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"Ce qui m'a beaucoup dérangé, c'est l'absence totale de réflexion écologique. Chez Marie Kondo, on ne doit pas donner, mais jeter. Se contenter de déverser de grands sacs-poubelles à la benne sans me poser de question était inconcevable pour moi."
"Le conformisme le plus absolu"
Maria préfère donner à ses amies et à des organisations caritatives. Une fois le ménage effectué, elle ne ressent pourtant pas la joie tant espérée. Au contraire. Elle se sent presque devenue "une étrangère chez elle". Même son de cloche chez Sarah. "Mon intérieur était tellement net que je n'osais presque plus rien toucher. Je voulais me persuader que cet ordre inédit était le début d'une nouvelle vie. En réalité, j'étais dans le conformisme le plus absolu."
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En se débarrassant de ce qui nous paraît futile, la méthode de Marie Kondo tend à gommer les aspérités de nos vies... et de nos personnalités. En supprimant tout ce qui dépasse, on finit par évoluer dans un intérieur qui ressemble à celui de tout le monde. "J'avais l'impression de vivre dans un catalogue Ikea", reprend Mathilde. La jeune femme confie également avoir ressenti grandir son incapacité à tenir la distance. La réalité du quotidien se heurte à son désir d'épure. "Qui a le temps, l'énergie et l'envie, de sortir l'intégralité de son sac à main chaque soir et de remercier son pull avant de le ranger ?", s'interroge-t-elle.
"On se sent constamment en échec"
Très loin de nos modes de vies occidentaux, les recommandations de Marie Kondo sur le soin à attacher à son intérieur ont fini par plonger Sarah, Maria et Mathilde dans la perplexité. "On se sent constamment en échec, analyse Maria. On se dit que l'on est nul, incapable de maintenir de l'ordre chez soi, et donc en soi."
Alors que l'on produit toujours plus, la décroissance version Marie Kondo a quelque chose de paradoxal. Surfant sur la vague du bien-être, la Japonaise semble avoir trouvé le bon filon pour donner l'illusion à des millions de personnes de reprendre leur vie en main. Reste que sa méthode ne pousse pas à s'interroger sur les ressorts psychologiques de notre besoin d'accumulation ou sur notre incapacité à ranger.
"J'espérais en apprendre plus sur moi en rangeant au cordeau mon placard à chaussettes, confirme Sarah. J'ai compris qu'en réalité, c'était plutôt de vider mon sac dont j'avais besoin." Elle se rend désormais chez le psy une fois par semaine. Une méthode plus efficace pour elle que de se plier aux injonctions au rangement.
