Années après années, le développement personnel confirme son succès. Les formations d'entreprises se multiplient, ses livres inondent les rayons les librairies et ses vidéos et articles envahissent Internet. Ses expressions typiques comme "se challenger" ou "capitaliser sur ses performances" sont même entrées dans le langage courant. S'inspirant de sagesses anciennes - de l'esthétisme grec au bouddhisme - et agrémentées d'arguments scientifiques modernes, il promet à ses adeptes de libérer leur potentiel cognitif, d'améliorer leur productivité, leurs performances ou encore leurs relations sociales.

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Certains crient pourtant à l'arnaque après avoir investi des centaines, voire des milliers d'euros sans obtenir les bénéfices promis. D'autres estiment qu'il favorise les fantasmes de toute-puissance et entretient le narcissisme et l'individualisme. Nicolas Marquis, professeur de sociologie et de méthodologie à l'université Saint-Louis (Bruxelles) et auteur de Le Changement personnel. Histoire, mythes, réalités (Ed. Sciences Humaines) et Du Bien-être au marché du malaise (PUF), déchiffre son succès, ses techniques et ses contradictions.

L'Express : Quelles sont les "grandes écoles" du développement personnel ?

Nicolas Marquis : Tous ceux qui ont tenté de le catégoriser et même de le définir se sont cassé les dents, car il englobe une multitude d'expériences personnelles. Il existe néanmoins un dénominateur commun : proposer aux individus d'intervenir sur eux-mêmes afin d'améliorer divers aspects de leur vie (travail, relations sociales ou amoureuses, etc.). L'une de ses grandes caractéristiques est de prétendre que la plupart des problèmes et désirs peuvent être abordés grâce à un nombre restreint de méthodes universelles.

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Historiquement, il a plusieurs mamelles. L'une d'entre elles est la psychologie populaire selon laquelle l'esprit peut prendre le pouvoir sur le corps. Ce concept, qui a eu énormément de succès aux XVIIIe et XIXe siècles aux Etats-Unis, est présent aujourd'hui dans la pensée positive. Des prémices du développement personnel s'observent aussi à l'intérieur des tout premiers livres protestants qui expliquent comment être efficace dans sa vie, dans sa façon de ranger sa maison. Une de ses franges modernes peut d'ailleurs se lire comme un appel à la vocation protestante sécularisée : une vie réussie serait une vie efficace où on aurait profité de toutes les possibilités. Cette pensée inspire les contenus visant à "rentabiliser sa vie" ou à "développer le capital de sa vie'' qui rencontrent un vif succès chez les Anglo-Saxons. Plus généralement, le développement personnel est le symptôme d'une lecture de la vie selon laquelle pour réussir sa vie, il ne faut renoncer à rien. Il s'agit d'une poursuite du mieux-être comme on poursuivrait un pied d'arc-en-ciel, dans une quête infinie visant à investir sur soi-même.

La sociologie, qui étudie la reproduction des formes de détermination, est l'ennemi juré du développement personnel, qui prône au contraire un farouche anti déterminisme.

La sociologie, qui étudie la reproduction des formes de détermination, est l'ennemi juré du développement personnel, qui prône au contraire un farouche anti déterminisme.

© / Nicolas Marquis pour L'Express

Quelles sont les tendances qui fonctionnent le mieux en France ?

Il en existe principalement trois. La plus populaire propose de travailler sur soi pour devenir une meilleure personne. La promesse ou plutôt le fantasme de cette méthode est que si chaque individu entame sa révolution intérieure, cela aboutira à un changement social majeur. La deuxième s'inspire de contenus relativement new age prônant une reconnexion avec ce que nous aurions perdu : la nature, nos racines, des formes de tradition ou de savoir ancestraux. La troisième tend à se nourrir des neurosciences cognitives, ou du moins de versions très vulgarisées. Elle tente de loger dans le cerveau des individus la croyance en une possibilité d'un travail et d'un développement infini. Parfois, ces trois tendances se mélangent, comme dans les livres de Boris Cyrulnik. Ensemble, tous ces contenus proposent une cosmologie, une vision du monde selon laquelle l'individu regorge de ressources non explorées ni exploitées par la société.

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Quels sont les arguments qui font mouche ?

Le principal est l'approche holistique du dépassement des barrières. La logique et le lexique consistent à ouvrir des canaux pour montrer que tout est lié : "Vous avez des difficultés dans votre travail et votre couple ? Cela signifie qu'il y a quelque chose au croisement des deux : vous n'écoutez-vous peut-être pas suffisamment votre enfant intérieur". Puis cette approche donne les clefs nécessaires. Là, son argument consiste à affirmer que nos sociétés exercent un ensemble de contraintes pesant sur notre potentiel et que cela nous couperait de nos besoins vitaux, raison pour laquelle nous n'arriverions plus à vivre normalement.

Qui sont les personnes qui y sont le plus sensibles ?

Globalement, celles pour qui le souci de soi et la pratique d'une forme de coaching dans un domaine de la vie sont devenus parfaitement légitimes. Une frange, minoritaire, hyperlocalise sa pratique à un problème : dépasser un deuil, améliorer l'éducation de ses enfants ou sa communication au travail. Mais la majorité voit dans le développement personnel un langage universel permettant de tout résoudre et d'apporter un sens à leur vie. Les contenus qui se vendent le mieux ont d'ailleurs tendance à se concentrer sur une seule problématique tout en se présentant comme une bible offrant les clefs pour atteindre tous ses objectifs.

S'il semble évident qu'il n'existe pas une solution globale permettant de tout résoudre, comment expliquer un tel succès ?

Peut-être parce que notre intériorité n'a sans doute jamais été autant valorisée que dans nos sociétés modernes. Et parce qu'une des caractéristiques des sociétés individualistes est que le sens de l'existence n'est pas assigné à notre naissance. Nous ne naissons pas seulement aîné, cadet ou huitième de notre fratrie et notre destin ne se limite pas à entrer dans les ordres ou à devenir l'héritier. Le développement personnel est l'instrument qui cristallise une tension fondamentale de nos sociétés individualistes qui est de ne pas vraiment savoir qui nous sommes. Il devient alors une ressource culturelle, un outil à disposition des individus leur permettant de donner du sens à leur vie, avec une réponse qui consiste à dire : "Vous êtes un être doté d'un potentiel égal aux autres et il faut le développer, il n'y a aucune limite." Sauf qu'il suffit d'aller dehors pour se rendre compte que les inégalités sont bien réelles et que nous n'avons pas tous les mêmes chances.

Il s'agit d'une forme d'explication de la distribution du malheur

Le développement personnel revêt alors une double fonction, il représente l'instrument légitime lorsque nous attendons un changement dans notre vie et il permet de justifier pourquoi certains ont plus que d'autres. Il s'agit d'une forme d'explication de la distribution du malheur. Cela se vérifie facilement aujourd'hui : essayez de ne pas profiter de la vie, de ne pas vous développer au maximum ni de jouir de toutes vos capacités, on vous regardera d'un oeil curieux, inquiet. Certains tenteront même de "pathologiser" votre comportement. C'est l'illustration que dans une société individualiste, le poids de la norme sur l'individu est très important. Emile Durkheim l'avait déjà compris lorsqu'il évoquait "la religion de l'individu qui s'adresse à ses fidèles sur un ton aussi impératif que les autres religions".

En proposant de changer de l'intérieur afin de tout résoudre, ces méthodes n'ignorent-elles pas les impacts extérieurs sur les individus ?

La sociologie est l'ennemie jurée du développement personnel, car elle étudie la reproduction des formes de détermination. Si vous fréquentez telle école dans tel contexte, il est plus ou moins possible de prédire votre avenir, du moins d'avancer des statistiques. Le développement personnel rejette cela en bloc. Il a, au contraire, une prétention à un universalisme démocratique selon lequel il n'y a ni bons ni méchants, mais seulement des personnes ayant un potentiel à exploiter. Cet anti déterministe, qui est la pierre philosophale du développement personnel, argue que quelques que soient vos souffrances ou vos épreuves, il sera toujours possible de les transformer en atout et que vous ne serez jamais coincé dans vos problèmes. Aucun contenu ne se risque à dire : "Désolé, là, vous ne pouvez rien faire." Cela entretient le fantasme moderne de l'action possible en toutes circonstances : "Vos parents étaient mauvais ? Vous ne pouvez pas les changer, mais vous pouvez changer votre regard sur la situation, considérez cela comme un challenge."

Cette vision ne pousse-t-elle pas à la déresponsabilisation, voire au désengagement politique des individus ?

Ce n'est pas tellement que le développement personnel déresponsabilise les individus envers la société ou la politique, mais plutôt qu'il ne pose presque jamais cette question. Il est fasciné par l'action efficace et déteste fondamentalement l'argument consistant à dire qu'un individu ne peut rien faire face aux difficultés imposées par la société. Nous assistons à une reconfiguration des problèmes : désormais, chaque personne pourrait tout changer toute seule. Ce discours fonctionne particulièrement bien alors que le rejet de la responsabilité sur l'extérieur est de plus en plus mal vu.

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Le succès du développement personnel, notamment en France, doit aussi se comprendre à travers l'échec des modes d'action collectif classique : certains estiment que la politique ne fonctionne pas puisqu'il existe encore des riches et des pauvres, ou que le réchauffement climatique n'est toujours pas résolu, etc. Mais il est moins apolitique que politiquement étrange, puisqu'il prétend que l'addition d'individus travaillant sur eux-mêmes produira des évolutions globales.

Des sociologues estiment que plus la défiance des individus envers la politique, les institutions ou les médias est grande, plus le risque qu'ils soient séduits par des thèses complotistes ou antivaccins est grand. Cette analyse s'applique-t-elle aussi pour le développement personnel et plus largement pour les pensées magiques et les médecines alternatives ?

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Tout à fait. Aujourd'hui, les adeptes du développement personnel, des médecines alternatives ou des thèses complotistes ont un fort attrait pour tout ce qui compose une ambiance anti institutionnelle. Ils ont tendance à rejoindre ou créer un petit groupe dont la caractéristique principale est d'être mal compris par le reste de la société. Sauf qu'ironiquement, même si les contenus de développement personnel continuent de prétendre qu'ils sont à la marge, ce n'est plus du tout le cas. Au contraire, c'est devenu extrêmement valorisé socialement, tout comme le fait d'exprimer sa défiance.

Répond-il alors à la défiance envers la société ou s'inscrit-il au contraire parfaitement dans ses exigences d'amélioration constante de l'individu visant à mieux "performer" dans la société ?

Ces deux notions ne sont pas forcément contradictoires. Je caricature, mais une personne de droite peut vouloir être un meilleur travailleur tout en accusant l'Etat de l'empêcher de gagner de l'argent et de favoriser l'assistanat. D'un point de vue sociologique, le fait de rejeter la société parce qu'on la voit uniquement comme un carcan est un parfait fait social. Je veux dire qu'en acceptant les thèses du développement personnel qui voient la société comme un ensemble de contraintes empêchant les individus de développer leur plein potentiel, vous restez parfaitement dans les normes sociales ! Le développement personnel est ainsi devenu une norme et même une tendance centrale de nos sociétés.