Libraire est un métier merveilleux. Je le dis sans ironie. D'ailleurs, c'est une phrase qui revient souvent dans la bouche de nos clients : "Quel beau métier vous faites là, monsieur !" Presque aussi souvent que celle-ci : "Ah ben, si y en a pas, j'vais le commander sur Amazon, ça va pas traîner."

Le libraire est un pur. En un temps (mais y en eut-il eu d'autres ?) où la réussite est surtout matérielle, où la culture se fait de plus en plus visuelle et où les grands lecteurs disparaissent peu à peu, notamment dans les couches socialement supérieures, le libraire vit son métier comme un apostolat. Dans la grande et belle chaîne de la transmission, parfois si fragile, le libraire "maillonne" à tout-va, heureux de tendre le fruit de ses découvertes émues à chacun.

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N'allez pas croire pour autant que le libraire soit une figure de carême, oblique et décharné. Car le libraire porte. Oui, il porte. Et je m'incline ici respectueusement devant ceux qui ont en charge le rayon des livres d'art, car ce sont les forçats du métier. Le dos droit, la cuisse ferme et le ventre contracté, il porte.

Mais malgré ses efforts, malgré le sens de sa mission, malgré ce sentiment aussi d'appartenir à une espèce menacée, le libraire cède, il baisse les bras et s'affaisse aujourd'hui. Comment ? Pourquoi ? Parce que, tel un frêle esquif, il est emporté par le flot, le courant, le torrent de ces livres pas comme les autres, de ces livres - horresco referens - qu'il aime haïr : les ouvrages de développement personnel.

Un monde dansant de formules onctueuses

Il est bien brave, le libraire. Il aura tout vécu, tout rangé : la PNL, l'analyse transactionnelle, la psychologie positive, le new age, la/les méditation(s), le ho'oponopono hawaïen, les accords toltèques, l'ikigaï japonais, le hygge danois... J'en passe et pas des meilleurs. Une marée continuelle apportant une camelote sans cesse renouvelée, à un rythme de plus en plus soutenu. Suivant cette loi bien connue selon laquelle, dès qu'un éditeur débusque une nouvelle curiosité, la plupart des autres lui emboîtent le pas. Ce qui démultiplie l'effet. Combien de titres sur l'estime de soi n'avons-nous pas connus ? Le lâcher-prise ? Et sur, ô suprême injonction, être soi-même. Etre soi-même...

Malgré les critiques, déjà bien étayées, de cette injonction au bonheur, la production se poursuit : grands formats, poches, cahiers d'exercices, édition collector, version pour enfants... Potentiellement, aucun n'y échappe. Mais le libraire, s'il consent à surmonter un haut-le-coeur totalement préconçu, devra bien se faire une idée par lui-même. Or, combien de fois n'ai-je pas entendu ce jugement sans appel : "C'est de la merde !" Non, camarade, ce n'est pas de la merde, c'est bien pire : c'est du poison.

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Que la plupart des livres sur le développement personnel mènent à un nombrilisme moelleux, c'est entendu. Que l'idée selon laquelle en se connaissant soi-même on s'ouvre mieux aux autres, est une loufoquerie, on imagine bien. Que l'acharnement à vouloir être heureux déconnecte du sens du collectif et de l'action citoyenne, c'est probable. Et qu'il soit horripilant que l'individu, désigné responsable de tout ce qui ne va pas, doive maintenant s'en remettre à des "coachs de vie" et au savoir-faire de bateleurs graphomanes, on le concède aisément. Mais il ne s'agit pas de mépriser, il s'agit d'essayer de comprendre.

Au libraire intrigué qui lui pose des questions, le lecteur répond : "Ça me fait du bien." Quand les moins enthousiastes lâchent un : "Au moins, ça ne me fait pas de mal." En somme, comme le soda vendu pour le sucre qu'il ne contient pas, le développement personnel ne serait pas nocif. Grand merci, mais c'est à voir. Car ce beau discours, ces belles histoires, construisent un monde. Ils forment un discours, une façon de ne pas voir ce qui est. Tout comme le sondage masque la réalité politique, ou la pornographie la sexualité, les ouvrages de ce type masquent la subjectivité.

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Plus : ils l'investissent et l'entravent dans sa constitution. Le développement personnel prétend permettre au lecteur d'accéder à son "moi véritable" alors qu'il impose - toujours avec le sourire - un idéal du moi irréel. Il se paie de mots, il déréalise. Dans ce monde dansant de formules onctueuses, plus de place pour la douleur, pour le manque, pour l'irrésolu : il faut penser "solution". Mais certains problèmes n'ont pas d'issue, il faut vivre avec. Ethérées, complaisantes, ces subjectivités fictives se dissiperont tôt ou tard face à la réalité. Et je suis au regret de devoir rappeler que celle-ci n'est toujours pas bienveillante.

* Contre le développement personnel, éd. Rue de l'Echiquier, 2021.