Fin mars, le château Loudenne, propriété du groupe chinois Kweichow Moutai depuis 2013, revenait dans le giron tricolore. Comme déjà le tiers des quelque 160 châteaux bordelais passés sous le pavillon de la République populaire durant ces douze dernières années. Et le reflux devrait s'amplifier : "Un deuxième tiers est officieusement en vente", confie Daniel Carmagnat, de l'agence immobilière A2Z, à Saint-Macaire, dans l'Entre-deux-Mers.

LIRE AUSSI : Vins aux enchères : "Les crus de Bourgogne ont vu leur valeur quadrupler en douze ans"i

L'homme sait de quoi il parle, puisque c'est lui qui réalisa la première vente à un investisseur de Chine continentale, en 2008. Dès lors, la rumeur d'une "invasion chinoise" enfla vite à Bordeaux, surtout après l'achat de douze propriétés en 2011 -­ un nombre qui allait encore doubler l'année suivante. Ces acquisitions connurent des fortunes diverses, à l'aune des motivations des nouveaux propriétaires.

Pratiques tendancieuses

Les dénominations des deux premiers domaines vendus -­ Chenu Lafitte et Latour Laguens -­ fournissaient de sérieux indices. Totalement inconnus, ces châteaux bénéficiaient d'une proximité de nom avec deux stars du Bordelais, Lafite Rothschild et Latour, premiers crus classés en 1855 dont les bouteilles s'arrachaient alors à 600 euros l'unité. Ces pratiques tendancieuses ont généré un lourd contentieux. Reste que, à la tête de 24 châteaux, Naijie Qu, patron du groupe Haichang, pesait lourd en Gironde. Las ! Dix d'entre eux ont été saisis par la justice française, en 2018, à la suite d'un rapport de la Cour des comptes chinoise dénonçant l'utilisation de fonds publics pour l'achat de vignobles girondins.

LIRE AUSSI : Disparition de la star chinoise Zhao Wei : Xi Jinping s'en prend au culte des célébrités

Le dernier tiers des châteaux est géré par des personnalités manifestement heureuses de l'expérience. Comme Peter Kwok, le vrai pionnier, baptisé "K à part" par la presse locale. Ce Hongkongais, né au Vietnam et empreint de culture française, est devenu le plus bordelais des Asiatiques. Pour preuve, il a confié au négoce de la place la production de ses sept châteaux... Depuis 2011, la comédienne et chanteuse Zhao Wei aime, elle, partager son "amour du vin" au château Monlot, un grand cru de Saint-Emilion. Elle y a entrepris des travaux spectaculaires pour rénover la demeure et restructurer le vignoble. L'artiste, boycottée par les autorités chinoises -­ son compte Weibo aux 86 millions de suiveurs a brutalement été supprimé fin 2021 - ­, a acquis trois autres petites propriétés où elle développait d'ambitieux projets oenotouristiques avant sa mystérieuse disparition.

La Bourgogne aussi s'est alarmée, en 2012, de l'arrivée d'un investisseur chinois au château de Gevrey-Chambertin. A tort. Ce casinotier de Macao s'est aussitôt lancé dans la réhabilitation de la forteresse médiévale en ruine et a confié les quelques arpents du vignoble à l'abandon au meilleur vigneron du cru, Eric Rousseau. Qui aurait fait mieux ?