On n'a plus de cave chez soi, mais deux ou trois applications sur son smartphone pour acheter du vin. On ne fait plus appel à un sommelier, on fait confiance aux algorithmes de recommandation. On n'a plus de tire-bouchon, on recourt au Coravin ou à l'Aveine connecté. C'est l'époque... Les bouteilles sont "pucées", intelligentes et communicantes. Des drones survolent les vignes pour détecter les maladies. Les tracteurs sont des robots capables de désherber tout seuls. Même le vocabulaire oenologique s'enrichit de mots que l'on aurait cru incompatibles avec une culture ancrée dans les traditions et les images d'Epinal : big data, blockchain, intelligence artificielle, réalité augmentée, NFT... Par Bacchus ! Serait-ce la fin d'une civilisation née il y a six mille ans ? La mort du terroir ?

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Au début du XXe siècle, la France a trouvé une solution au phylloxéra. Aujourd'hui, elle s'inquiète des pesticides et du changement climatique. Mais la pire menace, c'est la tentation "de vivre sur nos acquis sans vision de l'avenir", écrit Ugo Cathelina, auteur du livre blanc de la Wine Tech, dévoilé au salon Vinexpo en février dernier. "Après le culte de l'artisanat, place à l'entrepreneuriat", prône en substance cette association de 70 start-up venues chasser sur les terres vitivinicoles.

De nouveaux modes d'achat

Cette irruption de la technologie ­- pour le meilleur, espère-t-on -­ modifie-t-elle notre perception du vin, produit sensible s'il en est ? Elle change en tout cas déjà notre façon de l'acheter. Plus de 500 sites concurrencent les rayons des supermarchés et des cavistes. "Avant, on suivait le conseil du vendeur ou les notes des guides et revues spécialisés. Aujourd'hui, avec Internet, l'accès à l'information est illimité. Et on préfère consulter des applis communautaires d'amateurs. Les frontières avec les "sachants" sont tombées", analyse Loïc Tanguy, cofondateur du site Les Grappes. Autre évolution : "La génération de mes parents était fidèle à quelques producteurs : on achetait au domaine ou au salon des Vignerons indépendants. On remplissait le coffre avec les mêmes cartons d'une année sur l'autre, pour les mettre en cave. Les internautes, sauf exception, ne stockent plus : ils achètent à flux tendu, sur un coup de coeur, en panachant les pays, les régions. Ils explorent..."

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Le grand public est déjà conquis par les applis en tout genre : la reconnaissance d'étiquette chez Vivino, la vente directe chez Twil, les achats groupés chez VinoTeam. Il va rapidement découvrir le frisson ludique de l'étiquette en réalité augmentée.

Le numérique au service de la production et de la logistique

Moins visible, la révolution numérique transforme aussi en profondeur production et chaîne logistique. "Le vigneron préfère montrer un cheval en train de labourer plutôt qu'un drone ou un robot. C'est pourtant bien la technologie qui nous permettra de répondre aux enjeux environnementaux et sociétaux", estime Laurent David, président de la Wine Tech depuis sa création en 2020.

Ses membres bénéficient d'un terrain de jeu exceptionnel dans le vignoble français. Venus de la banque, de l'aéronautique ou du marketing, ils utilisent la reconnaissance d'images, l'analyse de données et autres solutions d'intelligence artificielle pour protéger les ceps du gel (WineProtect), réduire les traitements (Chouette), surveiller les vinifications (Onafis). D'après le premier baromètre des usages numériques, publié en avril par l'association Vin & Société, 30 % de producteurs sont intéressés par l'utilisation de drones. Mais les applications les plus plébiscitées concernent la communication (75 %) et la vente (58 %), devant le travail des vignes et dans les chais (35 %). Bien que les réseaux sociaux constituent désormais leur troisième canal de communication, les vignerons ne sont pas totalement évangélisés : moins de la moitié d'entre eux disposent d'une connexion Internet dans leurs parcelles.

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Par ailleurs, 62 % de la profession se dit intéressée par des logiciels de traçabilité pour suivre les cartons aux quatre coins du monde et même lutter contre la contrefaçon avec la blockchain (inWine). Dernier avatar numérique dans l'univers si charnel de la dive bouteille : les NFT. Gadget pour buveurs geeks ? Non. La dématérialisation des échanges répond admirablement aux problématiques de transport et de stockage d'une marchandise lourde et fragile. Avec les certificats de propriété, plus besoin de déplacer les bouteilles !

La Wine Tech française, une filière à fort potentiel

Paradoxalement, dans un secteur qui apporte à la France 9 milliards d'excédent commercial, aucune de ces jeunes pousses adoptées par de grands noms de la Champagne et du Bordelais n'a intégré les indices FrenchTech120 ou Next40, qui classent les fleurons tricolores des nouvelles technologies. Coup dur pour la fierté gauloise, les gros succès internationaux sont souvent américains et s'appellent Coravin, Vivino (à moitié danois), assis sur 221 millions de dollars de financements, ou Winc ­ équivalent du Petit Ballon ­, récemment introduit en Bourse.

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En France, les investissements dans la Wine Tech totalisent modestement 50 millions d'euros, dont 14 pour D-Vine. Loin des besoins estimés à 150 millions d'euros dans les douze prochains mois par l'association Wine Tech. Pourquoi un tel écart ? Le vin reste un domaine à part, dépendant du cycle de la nature, avec une seule récolte par an : "Ce n'est pas le rythme du capital-risque, admet Laurent David. Mais les pièces du puzzle s'assemblent." Bernard Magrez a créé le premier incubateur de start-up l'an dernier, Xavier Niel a planté une autre graine avec l'école Hectar, et Demeter gère le premier fonds européen consacré à la transition écologique de la vitisphère, VitiRev Innovation, bientôt doté de 50 millions d'euros.

"Le numérique n'est pas l'ennemi du terroir, assure Loïc Tanguy. C'est un dynamiseur commercial et un vecteur pour une agriculture plus propre." Face au risque de "déshumanisation", ses partisans jouent la "personnalisation". Pour Benjamin Sonet, fondateur du baromètre d'e-réputation MyBalthazar, on n'a encore rien vu : "En termes d'expériences possibles, les années à venir vont être très intéressantes." Si les producteurs recourent à l'innovation pour l'environnement et si le consommateur prend toujours du plaisir, alors les nouvelles technologies ont une chance de prendre racine.