C'était le soir du 28 novembre 1973, et la pleine lune brillait sur un château de Versailles en mal de rénovations. Pour réunir les fonds nécessaires à la reconstruction de son toit, l'attachée de presse Eleanor Lambert, pierre angulaire d'une mode américaine en plein épanouissement, à l'origine de la première Fashion Week new-yorkaise et de la création du MET Gala, avait eu une idée jusqu'alors inconcevable : confronter cinq créateurs français, la crème de la crème de la haute couture, à cinq jeunes créateurs américains, dans le somptueux décor du château.
L'Amérique fait ses preuves à Paris
Il faut imaginer le contexte. À l'époque, Paris et ses grands couturiers ont la mainmise sur la mode internationale. Les marques américaines payent des droits et des licences pour copier leurs vêtements et inscrire sur leurs étiquettes les noms de Christian Dior ou de Pierre Cardin. Alors que le prêt-à-porter vit ses premières heures, la mode est encore synonyme d'une forme d'élitisme aristocratique, rattachée aux traditions des présentations silencieuses dans des salons feutrés. Alors, ce soir-là, quand défilent les créations seventies ultra-glamour d'Halston et de Stephen Burrows, la mode pragmatique d'Ann Klein et de Bill Blass, et les robes de cocktail vaporeuses d'Oscar de la Renta, le public, qui compte Jacqueline de Ribes, Paloma Picasso, Marie-Hélène de Rothschild ou la duchesse de Windsor, est médusé.

Zizi Jeanmaire sur la scène du château de Versailles (photo Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images)
© / Zizi Jeanmaire sur la scène du château de Versailles (photo Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images)
La mode française à Versailles
Côté français, Marc Bohan pour Christian Dior, Yves Saint Laurent, Pierre Cardin, Emanuel Ungaro et Hubert de Givenchy ont mis les petits plats dans les grands. Ouvert sur les notes du Cendrillon de Sergueï Prokofiev, leur défilé a pour décor des peintures évoquant les forêts de Versailles, une atmosphère chic et bucolique.
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Marc Bohan fait défiler des créations noires et blanches devant une citrouille géante évoquant Cendrillon. Pierre Cardin présente ses tenues futuristes avec une grande fusée. Jane Birkin et Louis Jourdan dansent pour Emanuel Ungaro, et Zizi Jeanmaire chante Just a Gigolo pour introduire une collection Yves Saint Laurent inspirée des années 1930. Hubert de Givenchy ravit le public avec une collection florale, qui laisse place à une démonstration de ballet de Rudolf Noureev, à un numéro des danseuses du Crazy Horse puis, en guise de final, une performance de Joséphine Baker qui, à 67 ans, brille dans une combinaison couleur chair brodée de cristaux. "Mon Dieu, ils nous ont enterrés vivants", aurait dit Bill Blass à la fin du défilé.

Jane Birkin et Louis Jourdan pour Emanuel Ungaro (photo Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images)
© / Jane Birkin et Louis Jourdan pour Emanuel Ungaro (photo Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images)
Un show à l'américaine
C'était sans compter les réactions du public, ennuyé par un défilé jugé trop cérémonieux, long de plus de deux heures. Côté américain, en revanche, le spectacle est digne d'un show de Broadway: Liza Minnelli, fraîchement oscarisée pour son rôle dans Cabaret, ouvre le défilé dans un long pantalon Halston, suivie par une horde de mannequins en tenues de sport, une mode jusqu'alors jamais consacrée sur un podium français. Ann Klein, qui voyage avec sa jeune assistante, une certaine Donna Karan, présente une collection décontractée inspirée de l'Afrique, au son d'Elvis Presley et de Ray Charles. Stephen Burrows fait danser ses mannequins sur la musique d'Al Green, dans des robes échancrées qui laissent la part belle aux mouvements du corps. Bill Blass montre une collection inspirée de Gatsby le magnifique, Halston, des robes flamboyantes en sequins et Oscar de la Renta, ses somptueuses robes de bal, dans un tableau cinématique digne d'Hollywood.
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Liza Minnelli est une maîtresse de cérémonie glamour et décadente, et interprète Cabaret sur scène. Les mannequins dansent, chantent, tournoient sur le podium dans des chorégraphies entêtantes. En trente minutes de défilé, Eleanor Lambert a gagné son pari: montrer que la mode américaine a bien des choses à dire, et s'inscrit dans un esprit libre, contemporain et cosmopolite.

Liza Minelli, ambassadrice de la mode américaine au château de Versailles (Photo by Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images)
© / Liza Minelli, ambassadrice de la mode américaine au château de Versailles (Photo by Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images)
L'avènement des mannequins noires
C'est peut-être la dimension la plus importante de cette bataille de Versailles: parmi la quarantaine de mannequins qui voyagent avec les créateurs américains, dix sont noires, du jamais vu sur un podium. À l'époque, on compte à peine une femme noire dans chaque agence de mannequins, payée nettement moins bien que les cover-girls blanches. Aux États-Unis, le développement de la mode va de pair avec l'atmosphère libératrice des années 1970: les protestations contre la guerre au Vietnam, la culture hippie, le sexe, la drogue, la décadence, la lutte contre le racisme.
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"Le racisme et les préjudices n'avaient pas été vaincus, même pas de loin, mais ils étaient compliqués par une curiosité et une fascination culturelle pour l'identité noire", explique Robin Givhan, critique mode au Washington Post et auteur d'un livre dédié à la bataille de Versailles, au magazine InStyle. Au château ce soir-là, Pat Cleveland, Billie Blair, Alva Chinn, Toukie Smith ou Bethann Hardison sont éblouissantes. Elles incarnent une mode jeune et cosmopolite, et entament un (très) long chemin vers des podiums plus démocratiques.

Un mannequin défilé sur le podium du château de Versailles, en novembre 1973 (Photo Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images).
© / Un mannequin défilé sur le podium du château de Versailles, en novembre 1973 (Photo Daniel Simon / Gamma-Rapho via Getty Images).
