Nous sommes en 1992. Quelques mois plus tôt, le groupe Nirvana a sorti son album Nevermind, qui atteint les premières places des classements musicaux aux Etats-Unis, en France et au Canada, détrônant même Dangerous, de Michael Jackson. La culture underground de Kurt Cobain est sur le point de prendre une dimension planétaire, influençant jusqu'au style vestimentaire de ses fans. Paradoxe: alors que les musiciens du grunge défendaient une anti-mode, contre le culte de l'apparence, le style glamour et luxueux des années 80, beaucoup adoptent ce look, jusqu'à inspirer les créateurs et les magasins de mode... Exactement l'inverse de cet esprit de révolte originel...

L'esprit du grunge adapté aux codes du luxe

Marc Jacobs est le directeur artistique des collections de Perry Ellis depuis quatre ans. Il prépare son défilé printemps-été 1993, et a été subjugué par une série de Corinne Day paru dans le magazine anglais The Face, deux ans plus tôt. La photographe avait "shooté" Kate Moss, 16 ans, imposant une esthétique jamais vue jusqu'alors, à l'exact opposé des super models en vogue à l'époque.

La couverture de The Face, avec Kate Moss photographiée par Corinne Day (DR)

La couverture de The Face, avec Kate Moss photographiée par Corinne Day (DR)

© / La couverture de The Face, avec Kate Moss photographiée par Corinne Day (DR)

Il imagine alors pour Perry Ellis, marque de sportswear au style très bourgeois, une collection de rupture, où l'esprit du grunge s'adapte aux codes du luxe. La soie et le cachemire sont imprimés de carreaux, les mannequins sont chaussés de Dr. Martens et de Birkenstock, elles portent des bonnets de laine sur le dessus de la tête. Il y a de larges tee-shirts imprimés et des chemises nouées à la taille. Les manches sont trop longues, les jupes sont trop courtes...

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"Je me rappelle très nettement le jour des essayages, en 1992, écrit Marc Jacobs sur Instagram, en 2018. J'avais fait mettre cette robe sur Carla Bruni, dans une version longue, et j'avais immédiatement remarqué que quelque chose n'allait pas. Carlyne Cerf de Dudzeele (styliste) était dans le studio : je me suis tourné vers elle et j'ai dit: je crois que cette robe devrait être beaucoup plus courte sur Carla. J'ai attrapé une paire de ciseaux géants et en faisant semblant de couper, je demandais : "Tu penses que c'est assez court ici ? Et ici? ET ICI?" Carlyne a hurlé: "Mais coupe donc cette robe !". Alors, avec ma paire de ciseaux, j'ai découpé le tissu pour en faire une robe si courte qu'elle aurait presque pu être un top..."

"N'importe quoi"

Naturellement, comme cela est le cas dans tous les moments de rupture, le défilé fait scandale. La presse s'acharne, le New York Times déclare que c'est "n'importe quoi", et la collection est un échec commercial. Les dirigeants de Perry Ellis ne pardonneront pas à Marc Jacobs : il est licencié. C'est pourtant cela qui a, en grande partie, construit la carrière du créateur américain. Dans les mois qui ont suivi, Vogue publie une série du photographe Steven Meisel, intitulée "Grunge & Glory". Kristen McMenamy, l'un des plus grands mannequins de l'époque, y apparaît les sourcils rasés, et les cheveux coupés court. Elle y porte des tee-shirts à l'effigie de Nirvana...

Le grunge, né comme une déclaration anti-mode, devient une inspiration stylistique comme une autre. Marc Jacobs reçoit le prix du designer américain de l'année 1993, et Women's Wear Daily consacre le créateur comme "le gourou du grunge". Quatre ans plus tard, il est nommé directeur artistique de Louis Vuitton.

Marc Jacobs en 1993 (Photo Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images)

Marc Jacobs en 1993 (Photo Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images)

© / Marc Jacobs en 1993 (Photo Ron Galella/Ron Galella Collection via Getty Images)