Nous sommes le 1er février 1966. Dans les salons de l'hôtel George-V résonne Le Marteau sans maître, composition instrumentale de Pierre Boulez dont les différentes parties, titrées "Artisanat furieux", donnent habilement le ton au spectacle qui se déroule. Plutôt que collection, on appelle déjà "manifeste" cette série de robes présentée par Paco Rabanne qui, à l'aube de ses 32 ans, vient mettre un grand coup de pied dans la mode institutionnelle avec ce qu'il appelle ses "12 robes importables en matériaux contemporains".

Exit l'aiguille, place au chalumeau

Sur les mannequins, pas de coton, de jersey, ni de soie, mais des robes taillées dans du papier, dans des disques de Rhodoïd et dans des plaques d'aluminium, fixées les unes aux autres par des anneaux métalliques. Les journalistes sont médusées. Provocation ? L'homme avait pourtant prévenu, le mois précédent, au micro de l'émission Rendez-vous à cinq heures : "Je ne suis pas vraiment un créateur de mode. Je ne veux pas être un styliste ni un modéliste. Je suis un artisan qui travaille avec une technique et un matériau spécial. Et je veux montrer aux grandes stylistes de Paris les possibilités de ce matériau. C'est à elles de jouer."

Paco Rabanne dans son atelier, en 1966.  (Photo Keystone/Getty Images)

Paco Rabanne dans son atelier, en 1966. (Photo Keystone/Getty Images)

© / Paco Rabanne dans son atelier, en 1966. (Photo Keystone/Getty Images)

Les grandes dames de la mode ont bien des choses à redire de ces robes improbables. Coco Chanel la première, qui qualifiera Paco Rabanne de métallurgiste. C'est pourtant bien une mode artisanale que travaille cet architecte de formation qui, depuis le début des années 1960 développe des accessoires pour Nina Ricci, Pierre Cardin, Hubert de Givenchy ou Cristobal Balenciaga. La filiation prend tout son sens lorsque défilent ces robes trois trous bâties dans des plaques de métal, à la fois souples et structurées, fabriquées à la pince et au chalumeau.

Françoise Hardy et Brigitte Bardot

Chez les journalistes, on parle déjà d'un magicien qui a compris son époque, dans une France en pleine mutation où l'on se débarrasse volontiers des silhouettes ajustées des années 1950 pour adopter une mode plus courte, plus jeune, plus sexy... et expérimentale, qui séduit les ambassadrices idoles de la génération yéyé, Françoise Hardy et Brigitte Bardot les premières.

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Avec ses robes en cotte de maille fabriquées dans une usine de Haute-Saône, spécialisée dans les accessoires pour l'industrie agroalimentaire, Paco Rabanne fait de l'ombre aux ateliers de couture parisiens, et il s'en félicite : "J'espère que ça va peut-être influencer les autres, les mener à des recherches plus libres, car ils sont tous un peu engoncés dans les mêmes matériaux, dans les mêmes formes", affirme-t-il en 1967, au micro de l'émission Inter actualités. "C'est toute cette espèce d'entrave que j'essaye de démolir."

Mini-robe Paco Rabanne, 1966 (Photo David McCabe/Conde Nast via Getty Images)

Mini-robe Paco Rabanne, 1966 (Photo David McCabe/Conde Nast via Getty Images)

© / Mini-robe Paco Rabanne, 1966 (Photo David McCabe/Conde Nast via Getty Images)

Pari gagné. Un demi-siècle plus tard, une formation d'architecte est plutôt bon présage pour se faire un nom dans la mode, comme l'a fait Raf Simons ou, plus récemment, Virgil Abloh. Les idées révolutionnaires de Paco Rabanne, elles, perdurent chez Julien Dossena, à la tête de la maison depuis 2013. Pour l'hiver 2020, il propose des silhouettes hybrides en broderies métalliques et imprime des motifs sur de la cotte de maille. Une mode ni futuriste, ni passéiste, juste audacieuse et expérimentale. Et toujours aussi bien dans son époque.