Comment organisez-vous vos journées ?

Marjane Satrapi: Comme je peux... J'essaye de me lever le plus tard possible, pour profiter un maximum du répit du sommeil: je n'ai pas du tout envie de vivre ce cauchemar ! J'ai commencé à écrire un livre, tant bien que mal. Je peins aussi chaque jour mais il faut que je me pousse. Je ne suis pas dans une phase de créativité extraordinaire: ma grande source d'inspiration provient de l'émotion. Or, malgré mon caractère antisocial, je comprends que sans les gens, il ne peut pas y avoir d'émotion. Je remarque chaque jour la beauté de Paris, mais en ce moment, ces bâtiments magnifiques ne sont que des décors de carton-pâte.

Qu'est-ce qui vous manque le plus en ce moment ?

Dans ma vie normale, je marche énormément, c'est l'une de mes activités préférées. Mais en ce moment, j'ai l'impression que si un extraterrestre nous regardait de haut, il verrait des cochons d'Inde faire des allers-retours dans un rayon d'un kilomètre... M'asseoir dans un café me manque aussi beaucoup: je regarde les gens, je les écoute, toute mon inspiration vient de là.

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Ce qui vous réjouit le plus ?

Tant que le soleil brille, que j'ai de l'air dans mes poumons, que je peux entendre les oiseaux chanter, je vais bien. Mais je sais bien qu'à cause de la peur, nous sommes capables de tout accepter. Cette attestation de sortie obligatoire m'infantilise, elle me rappelle les mots que je rédigeais quand j'étais petite, en imitant la signature de mes parents, pour ne pas aller à l'école. Or je ne suis plus une enfant: j'ai l'impression d'être dans un état policier. Si le pouvoir en place estime qu'il ne peut pas faire confiance aux citoyens, il ne peut pas leur demander de lui faire confiance en retour. Ça veut juste dire qu'il n'exprime pas suffisamment bien les choses. Il faut expliquer, communiquer. La confiance doit être mutuelle, sinon cela ne marche pas. Les gens irresponsables le resteront, quoi qu'il advienne. En vérité, tout cela me rappelle de mauvais souvenirs: j'ai grandi sous une dictature [l'Iran de la Révolution islamique, NDLR]. Je sais bien que nous vivons dans une démocratie, mais je sais aussi que la démocratie est un équilibre fragile.

"Il n'y a rien de pire que la peur: elle nous rend lâches, bêtes, elle nous fait perdre notre logique..."

Qu'est-ce qui vous surprend le plus dans la période que nous vivons ?

Aucune personne saine d'esprit ne peut trouver merveilleux de rester chez soi. Je suis très étonnée par tous les actes de délation, par le moralisme des gens. Nous ne pouvons pas connaître l'état psychologique de quelqu'un: s'il choisit d'aller faire un jogging à 10 heures du soir dans une rue déserte, qui sommes-nous pour le juger? Cette pensée unique, cette peur commune, peuvent très vite mener vers un terrain dangereux, celui des mouvements populistes, du racisme, de la xénophobie. Il n'y a rien de pire que la peur: elle nous rend lâches, bêtes, elle nous fait perdre notre logique... J'ai vu, comme beaucoup de gens, cette vidéo surréaliste de Madonna dans son bain, qui expliquait que le virus touchait tout le monde de la même façon. Or il n'y a rien de plus faux: cette épidémie creuse les inégalités de façon affreuse. Elle pourrait permettre de penser une société plus égalitaire, de proposer de nouvelles solutions. Le seul aspect positif serait peut-être que Donald Trump ne soit pas réélu... Même si je ne suis pas très optimiste : les gens préfèrent entendre un mensonge qui les rassure, plutôt qu'une réalité un peu difficile.

Je pense aussi à la façon dont nous allons utiliser la technologie pour régler cette crise. En 2001, après les attentats du 11 septembre, ma banquière m'appelait à chaque virement, en me demandant de le justifier. Parce que je venais d'Iran ! Depuis, je paye tout avec de l'argent liquide... C'est ma vie privée, mon dernier espace d'anonymat. Si à long terme on nous demande de faire un choix entre la santé et la vie privée, entre la santé et la liberté cela deviendra inadmissible. La liberté, c'est la santé mentale. Je crois que je préfèrerais encore un an de liberté à trente ans dans ma chambre, à faire des visioconférences...

Comment vous distrayez-vous ?

Chaque soir, à 18 heures, je regarde la chaîne Crime District, avec Pierre Bellemare, qui raconte des histoires de meurtre horrible, c'est génial ! J'ai l'impression d'entendre mon grand-père... Je n'arrive pas vraiment à lire ; je fais des mots croisés, je joue au rami en ligne, en misant des petites sommes d'argent, 3 euros, 5 euros... Jouer aux cartes sans miser d'argent n'a aucun intérêt ! Je regarde quelques films sur TCM, alors que j'aime surtout aller au cinéma. Je suis restée dans le XXe siècle : je fume dans mon lit, j'ai des dvd et des cd... J'ai la chance d'avoir une petite terrasse : y voir une fleur qui pousse me remplit de joie. Mais je dois dire que c'était déjà le cas avant.

De quoi rêvez-vous la nuit ?

Je crois vraiment que je n'ai pas d'inconscient... Si j'ai faim en me couchant, je rêve que je mange un jambon beurre. En ce moment, je rêve donc que je suis dans un café, et que je rigole. Mes rêves sont le reflet de mon âme, qui n'est donc, a priori, pas très sophistiquée: je suis très premier degré... Le jour où les cafés parisiens vont ouvrir à nouveau, ce sera la fête de ma vie!

Avez-vous un grigri auquel vous raccrocher ?

Ma chatte Mitsy. Elle n'a jamais autant ronronné, elle doit sentir mon stress. C'est une grande source de réconfort.

Marjane Satrapi prépare actuellement une exposition de peintures, prévue en octobre à la galerie Françoise Livinec, à Paris.