2015. Marion-Ségolène a 20 ans et termine ses études de journalisme par un semestre à Montréal. "Dans une salle de classe, il y avait une carte du monde. Je me suis dit que l'Amérique du Sud, ça avait l'air sympa et j'ai commencé à imaginer un itinéraire, se souvient-elle en souriant. J'avais des sous de côté, je suis rentrée en France pour les fêtes de fin d'année et j'ai décollé le 17 janvier avec mon sac à dos, direction le Pérou. Partie pour six mois, je ne suis rentrée qu'un an après". Si pour Marion-Ségolène, le voyage est teinté d'évidence et de simplicité, une petite visite sur les forums de voyageuses et les sites spécialisés permet de se rendre compte que le fait de partir seule est une source d'inquiétude pour de nombreuses femmes.

S'affranchir de la peur et du regard de la société

"Les femmes n'ont pas de façon particulière de voyager mais une plus grande appréhension car elles sont moins éduquées à être indépendantes. On leur fait peur", observe la journaliste Marine Périn. En 2017, elle crée le podcast La Bougeotte "entièrement consacré aux femmes qui voyagent" avec ses consoeurs Laura Fernandez et Daisy Lorenzi. "On a créé ce podcast car on était toutes les trois des voyageuses solitaires, féministes et qu'on a trouvé dans le voyage un moyen d'émancipation, poursuit Marin Périn. Très rapidement, on a consacré un épisode à la sécurité en voyage car on s'est rendu compte que c'était la principale préoccupation de nos auditrices".

Dans les commentaires et par mail, ces dernières expriment leur crainte d'être agressée, de faire de mauvaises rencontres, de ne pas être capable... des idées reçues démontées épisode après épisode. "On voulait être sincère, ne pas montrer seulement des femmes qui n'ont peur de rien et dans lesquelles on ne se reconnaît pas, justifie Marine Périn. Bien sûr qu'on a peur, parfois ! Ce qu'on met en avant, c'est que ce risque n'est pas beaucoup plus élevé que dans nos vies quotidiennes". Un avis largement partagé par Charlotte, 25 ans, partie cinq mois en solitaire en 2018, dont trois passés sur un bateau en Croatie pour travailler avec un photographe rencontré en route. "Dans mes choix, le fait d'être une femme n'a jamais influé, assure-t-elle. Bien sûr, tu fais attention à tes affaires mais comme n'importe qui en voyage... Pour moi, le monde n'est pas dangereux si tu ne transportes pas la peur avec toi".

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En effet, comme le rappelle Saskia Cousin, anthropologue et co-auteure de Sociologie du tourisme (éd. La Découverte, 2009), "l'actualité politique et sociale des pays peut évidemment changer la sécurité des voyageurs et en particulier des femmes, mais pas seulement [des femmes]. Ainsi, dans les années 70, traverser seule ou entre amies l'Asie mineure ou le Sahara était parfaitement possible. Ce n'est plus possible pour des raisons de sécurité mais ce n'est pas une question de genre".

Deux autres critères, sans lien direct avec la sécurité, semblent influer l'expérience vécue du voyage pour les femmes : le regard sexualisé porté ou non sur leur corps et "la question de l'intersectionnalité, fondamentale dans le voyage comme partout ailleurs, appuie Saskia Cousin. "Aujourd'hui, être une occidentale vous protège dans de nombreux pays. Plusieurs femmes africaines-américaines ont raconté leur difficulté à voyager seule en raison des jugements portés sur elles : à la différence de leurs camarades blanches, personne ne les voyaient comme des back-packeuses".

"L'enfer, c'est les autres"

À 63 ans, Brigitte préfère faire des treks en solitaire plutôt qu'en groupe, depuis une mauvaise expérience en 2007 sur le Tour des Annapurna, au Népal. "Ces retards systématiques, tout le monde qui râle... La vie en groupe, c'est sympa mais ça me gonfle", résume-t-elle simplement. Suite à ce premier voyage, elle est repartie, seule. Elle a fait deux fois la traversée du Ladakh, une province bouddhiste au nord de l'Inde, parcouru quatre fois le Maroc, visité le Mali et rêve de découvrir le désert de Mauritanie. "Lors de mes voyages, j'étais toujours une femme seule mais accompagnée par un ou des hommes sur place : guides, muletiers, cuisiniers. Je ne suis pas une grande aventurière comme Alexandra David-Néel !, justifie-t-elle. Les gars qui m'entouraient étaient toujours bourrés de respect. Il faut dire que je me sens naturellement asexuée, c'est quelque chose de naturel".

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Pour Carole, âgée de 35 ans, "les craintes liées au regard des hommes, au fait de se sentir vulnérable sont propres à chaque femme". Lors des deux voyages en solo qu'elle a effectués, le premier à 23 ans pendant cinq mois en Asie et le second pendant six mois en 2016 à vélo à travers l'Europe, la jeune femme s'est rasé la tête en cours de séjour. "Ça a tout changé, confie-t-elle. On ne portait plus le même regard sur moi, les rapports devenaient de personne à personne, sans rapport de séduction".

Un moyen d'émancipation

"Comme tout aspect de la vie, le voyage est une activité genrée, analyse l'anthropologue Saskia Cousin, c'est-à-dire que les destinations, les pratiques, les valeurs diffèrent selon le genre qui leur est assigné. Par exemple, une femme occidentale voyageant seule va, dans certains pays, être considérée comme à la recherche d'un mari ou comme nécessitant une protection. Les risques spécifiques des femmes voyageuses ne sont pas intrinsèques, ils sont liés au regard que les sociétés et en particulier les hommes vont porter sur elles, avec des conséquences parfois terribles".

Dès lors que les femmes parviennent à passer outre ces regards portés sur elles, l'expérience du voyage apparaît comme un outil d'"empouvoirement" formidable. "À vélo, se mêlaient un sentiment de toute puissance, de grande humilité et de plénitude", se souvient Carole. "Je voulais me trouver face à mes choix et voir où je me porterai, ajoute Charlotte. J'ai aimé être seule, je me suis mise à la poésie, je chantais, je lisais. Cette solitude me libérait complètement. Avant de partir, je me disais que j'avais la possibilité d'agir seule. Là, je l'ai concrétisé". Même constat pour Marion-Ségolène"Mon voyage en Amérique du Sud continue de nourrir mon quotidien. Quand ça ne va pas, il suffit que je me dise 'Eh meuf, tu as quand même fait ça, ça et ça. Tu es capable'. Je m'y raccroche beaucoup".

Marine Périn, co-créatrice du podcast La Bougeotte, observe que "les femmes, aujourd'hui, vont partout". Et si certains (sites et agences) conseillent aux femmes des destinations plutôt que d'autres c'est parce que, selon Saskia Cousin, "l'industrie et l'artisanat du voyage travaillent à genrer les voyages car le marketing a besoin de segmenter des destinations, des aventures, une imagerie à destination d'une clientèle cible". Que l'on suive ces conseils de destination ou que l'on préfère les vacances hors des sentiers battus, il s'agira avant tout de faire confiance à son instinct pour choisir le lieu, la durée, le confort souhaité et ainsi vivre les vacances dont on rêvait. "Vous allez gérer, ayez confiance", assure Marine Périn. À vos valises, haut les coeurs !