Lila* est prête. Veste de tailleur sur les épaules, la jeune femme s'apprête, après trois semaines de vacances en Europe, à retrouver le tourbillon de sa vie professionnelle à Doha. Dans la chaleur étouffante de la ville - 45 degrés en ce début du mois de septembre -, l'expatriée renoue avec le décor qu'elle connaît depuis déjà six mois : les hauts buildings du quartier d'affaires, les centaines de restaurants qu'offrent ses gigantesques malls, les grands appartements du centre-ville... et le bureau surclimatisé qu'elle partage avec ses collègues, où elle passe la majorité de son temps. "Ici, tu bosses beaucoup. Tous les 'expats' te le diront", glisse-t-elle.
Mais, au-delà du décor de carte postale, l'impression de Lila sur la capitale qatarienne reste mitigée. "Doha, c'est une ville pleine de contradictions", résume-t-elle, marquée par les multiples facettes de cette métropole de 2,4 millions d'habitants, où vivent plus de 5 000 Français. "D'abord, il faut bien rappeler que Doha, ce n'est pas Dubaï", rappelle Lila, qui insiste sur les traditions bien plus conservatrices de la ville. Ici, pas d'embrassades en public ni de comportement expansif sur la voie publique. Et, en dehors des quartiers d'expats, pas question de sortir en short ou en débardeur, sous peine "d'attirer les regards" ou de se voir refuser l'entrée de certaines administrations. "Nous sommes dans un pays musulman, dans lequel il y a un dress code et des traditions à respecter", martèle Maryline Chepda, présidente de l'association Doha accueil.
Ces dernières années, le Qatar s'est pourtant largement ouvert au tourisme et à la culture occidentale. "Depuis cinq ans, les choses ont vraiment évolué. Je vois des vêtements de plus en plus courts, des libertés qu'il n'y avait pas avant", nuance ainsi Lauriane, installée au Qatar depuis 2016. Certaines règles, auparavant non négociables, s'assouplissent. "Si tu demandes une licence, tu peux acheter de l'alcool dans un magasin spécialisé", explique par exemple Lila, qui évoque également les dizaines de bars ou restaurants dans lesquels il est possible de déguster un cocktail alcoolisé.
"Tu peux vite t'enfermer dans une bulle dorée"
Mais, dans ces établissements privilégiés, où des expatriés du monde entier se retrouvent le temps d'une soirée, Anna* ne peut que remarquer le manque de diversité des clients. "Les sorties, tout comme les quartiers, sont très organisées par communautés : il y a les Qatariens, les expats et les autres. Et personne ne se mélange", regrette cette Franco-Américaine de 24 ans arrivée au Qatar en janvier 2020.
En un an et demi, la jeune femme avoue ainsi n'avoir fréquenté aucun "local", et déplore une société "fragmentée" par les inégalités sociales. "Les riches propriétaires cohabitent avec les travailleurs immigrés sous-payés, généralement venus d'Asie du Sud et parqués dans des logements du sud de la ville", raconte-t-elle, marquée par ce décalage impressionnant. "Si tu ne fais pas attention, tu peux vite t'enfermer dans une bulle dorée, sans voir les choses hallucinantes qui se passent autour de toi."
Arrivés à Doha avec certaines convictions écologiques, certains expatriés se laissent surprendre par le climat "quasi inhumain" de l'été qatarien. Avec des pics à 48 degrés en plein été, Ammin, jeune Français de 27 ans, a ainsi rapidement dû faire une croix sur certaines habitudes écolos. "Je ne m'attendais pas à autant de gâchis d'énergie et de ressources", commente-t-il, dépité par l'impossible tri des déchets, le recyclage inexistant et la climatisation de "rues entières" en plein désert.
"C'est une aberration environnementale", s'insurge Anna. "D'un côté, on construit des bâtiments ultramodernes dotés des dernières technologies, et, de l'autre, aucun effort n'est réalisé pour permettre une transition écologique digne de ce nom." L'expatriée le sait déjà : cette ville aux deux visages ne restera qu'une étape dans son parcours professionnel."C'est une expérience très intense, mais je ne me vois pas m'installer durablement ici. Il faut avoir les épaules solides pour endurer la schizophrénie de cette ville."
* Les prénoms ont été modifiés.
