Le Qatar, déjà victime de son succès ? Le petit émirat du Golfe s'apprête à accueillir 1,2 million de visiteurs étrangers l'automne prochain, soit près de la moitié de sa population (2,9 millions), pour la Coupe du monde de football. Déjà, tous ses hôtels affichent complet. Et dans cet Etat grand comme l'Ile-de-France, les supporters internationaux envisagent désormais toutes les options pour venir soutenir leur équipe sur les bords du Golfe persique, y compris... le camping dans le désert.
Un pays préparé à tout... sauf aux critiques
Hormis ces problèmes de logements, le Qatar semble prêt. Ses huit stades flambant neufs, avec climatisation individuelle sous chaque siège, ont été construits en un temps record. Le chantier du métro, et ses quais en marbre, a été terminé en avance, tout comme l'ensemble des infrastructures liées au premier Mondial organisé dans une nation musulmane. "Jamais un pays n'avait été aussi bien préparé, et aussi longtemps à l'avance, pour accueillir un événement sportif international, résume Andreas Krieg, spécialiste du Golfe au King's College de Londres. Un seul élément a été sous-estimé par les Qataris dans cette préparation : l'ampleur des articles de presse négatifs qu'ils continuent de susciter en Occident."
Dès sa désignation par la Fifa, la Fédération internationale de football, en décembre 2010, le futur hôte de la compétition est la cible des critiques. Soupçons de corruption, absence de droits des femmes, interdiction de l'homosexualité, traitement inhumain des travailleurs immigrés : l'émirat gazier se retrouve sous le feu des projecteurs, ce qui nuit un brin à sa réputation.
Surtout, un chiffre hante les nuits de l'émir Al-Thani, qui règne sur le Qatar depuis 2013 : celui des 6500 morts sur les chantiers de la Coupe du monde, publié par The Guardian début 2021. L'article, cependant, s'appuie sur le nombre global - dramatique - de décès de travailleurs étrangers ces dix dernières années dans le pays, mais sans savoir s'ils travaillaient sur les infrastructures du Mondial ou non. L'objectif du journal britannique était davantage de pousser le Qatar à révéler le véritable nombre de morts sur ses chantiers, une donnée toujours inconnue à ce jour.
Sous la pression, le Qatar change son droit du travail
Les scandales ont forcé le pays à se réformer. "Les critiques contre le Qatar étaient justifiées au début des années 2010 et les changements ont trop tardé à se mettre en place, pointe Danyel Reiche, spécialiste de la géopolitique du sport à la Georgetown University in Qatar. Mais ces dernières années, le pays a changé drastiquement. Grâce à la pression médiatique induite par le Mondial, Doha se retrouve maintenant leader sur de nombreux sujets de société dans la région." En 2019, le droit du travail, notamment pour les travailleurs étrangers, a connu une révolution avec la mise en place d'un salaire minimum, l'interdiction de travailler en extérieur en journée pendant l'été (la température peut atteindre 50°C), le droit de changer d'employeur ou encore la suppression de l'obligation de visa de sortie.
Contrairement à la Chine avant ses Jeux olympiques de 2008 ou à la Russie avant la Coupe du monde de football 2018, le Qatar a évolué... mais reste loin des standards démocratiques occidentaux. Mi-décembre, le ministère du Commerce et de l'Industrie a fait saisir des jouets pour enfants aux couleurs de l'arc-en-ciel, jugés contraires aux valeurs de l'islam... "Les critiques voudraient que la compétition se déroule dans un pays avec un modèle démocratique et une société à l'occidentale, ce qui est illusoire dans cette région du monde aujourd'hui, estime Andreas Krieg. Mais il faut noter qu'en dix ans, le Qatar a fondamentalement changé, avec un état d'esprit plus libéral et plus tolérant, en particulier chez les jeunes." Les autorités ont promis que les homosexuels étrangers ne seraient pas inquiétés, en rappelant toutefois que "les manifestations publiques d'affection sont mal vues au Qatar pour tout le monde, absolument tout le monde".
L'image du pays hôte sera l'enjeu principal de l'événement. Si son équipe nationale a peu de chances de remporter le trophée pour sa première participation, l'émirat compte mettre en valeur ses atouts, alors qu'il sort d'un blocus économique de trois ans et demi provoqué par son grand voisin, l'Arabie saoudite. "Cette Coupe du monde a eu pour effet majeur de protéger le Qatar dans le conflit avec les pays du Golfe, avance Danyel Reiche. Elle a placé le petit Etat sur la carte et approfondi ses relations avec le reste du monde."
A l'été 2020, le pays s'est révélé incontournable pour négocier avec les talibans pendant la crise en Afghanistan. Il a alors gagné sa place à la table des décideurs. Avec le Mondial 2022, le richissime émirat tient l'occasion unique de faire connaître son modèle de développement au monde entier. Il sera scruté de près. Pour le meilleur comme pour le pire.
