Les Norvégiens ont de la suite dans les idées. En mars 2021, les joueurs de l'équipe nationale de football arborent un tee-shirt "Droits humains : sur et en dehors du terrain" à l'occasion de leur premier match de qualification pour la Coupe du monde au Qatar. Le message est clair et vise directement le pays hôte ; au cours des semaines précédentes, des supporters et plusieurs formations professionnelles de Norvège ont lancé un appel au boycott. Et de fait, la Norvège ne participera pas à la Coupe du monde, car... elle ne s'est pas qualifiée sur la pelouse, éliminée par les Pays-Bas et la Turquie.

Pas de chance : la France est qualifiée pour la Coupe du monde, prête à défendre son titre ; et Vincent Lindon n'est pas norvégien. Le 30 août, dans l'émission C à vous, l'acteur met les pieds, non pas sur le terrain, mais dans le plat : "Je ne regarderai pas la Coupe du monde. On est dans un asile géant : la même année, il y a des Jeux d'hiver dans un pays où il n'y a pas de neige [Pékin] et une Coupe du monde dans un pays où il fait 60 °C à l'ombre. C'est non seulement une aberration climatique, une aberration écologique, mais il y a aussi un non-respect des droits de l'homme. " Lindon demande aux footballeurs de boycotter : "Ça ne peut venir que des joueurs..., ça ne peut pas venir d'un Etat."

Boycott de la compétition ou au moins boycott de la retransmission : l'écho suscité par ses déclarations frappe aussitôt les responsables politiques. La semaine suivante, ils trouvent une échappatoire : ils vouent aux gémonies l'entraîneur du PSG Christophe Galtier et la star Kylian Mbappé après leur conférence de presse au cours de laquelle ils se moquent d'une question sur leurs déplacements en jet. Mais la roue va tourner. Ce sont bientôt le président de la République, les ministres et les élus qui vont devoir prendre leurs responsabilités.

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La Coupe du monde a déjà eu lieu dans des pays douteux - en 1978, elle se déroule dans une dictature militaire, l'Argentine. Cette fois, deux problèmes émergent depuis la désignation, en 2010, de ce pays comme organisateur de la compétition : celui des droits humains (la construction des infrastructures sportives a fait l'objet de graves accusations, au moins 6500 morts selon la presse britannique), celui de l'environnement (un système de climatisation ouvert à ciel ouvert serait mis en oeuvre dans la plupart des stades).

Les choses sont en train de bouger au Parlement européen

Pour le moment, la France fait comme si de rien n'était. Le 4 août, l'Assemblée nationale a adopté un projet de loi autorisant l'approbation de l'accord entre le gouvernement et le gouvernement du Qatar établissant un partenariat relatif à la sécurité de la Coupe du monde : Renaissance, le Modem, Horizons et LR ont voté pour, toute la gauche et le RN contre. La loi a été promulguée au journal officiel le 10 août.

C'est du côté du Parlement européen que les choses sont en train de bouger. Les eurodéputés furent déjà en pointe pour dénoncer le sort des Ouïghours. Les couloirs bruissent désormais d'une prochaine résolution qui serait débattue en session plénière avant la compétition. "Le Parlement européen va être la première institution à s'emparer du sujet et il est traditionnellement très dur contre les autocraties", avance un habitué des lieux. L'ancienne ministre des Affaires européennes d'Emmanuel Macron, Nathalie Loiseau, désormais eurodéputée, reste d'une grande prudence quant à son attitude au moment du vote : "Je ne sais pas du tout ce qui sera à l'ordre du jour. Ça dépend de ce qui est dans cette résolution ou pas."

Emmanuel Macron est un grand amoureux du foot : on se souvient de la photo le montrant en train d'exulter dans les tribunes au moment du premier but des Bleus pendant la finale contre la Croatie, le 15 juillet 2018 à Moscou - tiens, tiens, la Russie de Poutine, un pays dont la suite des événements a montré qu'il n'était pas forcément très recommandable. Le président avait déjà fait l'aller-retour pour assister à la demi-finale entre la France et la Belgique, quand la Première ministre britannique Theresa May avait prévenu qu'aucun ministre ou membre de la famille royale britannique ne se rendrait en Russie, en raison de l'empoisonnement de l'ex-espion Sergueï Skripal et de sa fille, dont Londres accuse Moscou.

Le 4 décembre 2021, Emmanuel Macron est à Doha. A cette occasion, il publie avec son homologue, le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, émir de l'Etat du Qatar, un communiqué commun : "Les deux chefs d'Etat ont échangé sur les nouvelles ambitions d'intérêt commun en matière d'innovation spatiale et militaire, notamment dans la perspective de la Coupe du monde de football 2022. (...) Ils ont identifié le sport comme un domaine clef de leur coopération et sont convenus d'explorer de nouveaux partenariats dans ce domaine. La France et le Qatar accueilleront deux événements sportifs de première importance : la Coupe du monde de football en 2022 et les Jeux olympiques de 2024. Les deux pays sont conscients des extraordinaires possibilités qu'offrent ces événements majeurs et ont donc décidé d'intensifier leurs discussions portant sur l'organisation de grands événements sportifs et le sport en général."

La collusion des calendriers inquiète l'Elysée

Le 29 mai, les deux hommes dînent ensemble en tête-à-tête dans un restaurant parisien. Entre les deux pays, l'heure n'est pas du tout à la crispation. Il est d'ailleurs compliqué pour le gouvernement français, qui a demandé et obtenu d'accueillir en 2024 les Jeux olympiques, traditionnellement ouverts à tous les pays, d'avoir une position trop intransigeante sur ce que sont le bien et le mal pour une compétition sportive. De plus, le Qatar détient le plus grand gisement de gaz naturel au monde, ce qui peut s'avérer utile au moment où l'Europe tente de se passer du gaz russe.

Mais c'est la collusion des calendriers qui inquiète désormais l'Elysée. Le 5 septembre, Emmanuel Macron conseille de "mettre la climatisation un peu moins fort" et "le chauffage un peu moins fort que d'habitude" lorsqu'il fera froid. Expliquer qu'il faut baisser le chauffage au moment où la clim sévira sur les stades de foot, c'est cela qui s'annonce sportif... Un ministre décrypte : "Il est très compliqué de boycotter, c'est un événement mondial mais faisons très attention, évitons les déplacements de parlementaires, tout est affaire de symboles. Mais si on interdit tout, les jets, les barbecues, la Coupe du monde, on ne va pas s'en sortir, ce n'est pas une doxa soutenable dans la durée."

François Hollande est un autre grand amoureux du foot. Il regardera la Coupe du monde à la télévision et estime que ce n'est pas aux joueurs de football de faire de la politique. Dans son livre Bouleversements, l'ancien président préconise, à propos des relations diplomatiques avec les pays à problèmes, qu'il faut dire "ce qu'on a à dire sur le plan des principes, parce que tout renoncement de ce point de vue est une forme de faiblesse".

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Alexis Corbière aussi aime le foot. Le vice-président du groupe parlementaire de la France insoumise n'appelle pas à un boycott, mais s'est dit favorable mardi à ce que la France "conditionne sa venue". La droite tente de ne pas passer à côté du sujet. Mercredi, sur France Inter, le président du Sénat Gérard Larcher a évoqué les stades climatisés mais s'est prononcé contre le boycott : "Il va falloir réfléchir avec le Qatar, qui est l'un des plus gros producteurs de CO2 par tête d'habitant, pour qu'on ait une Coupe du monde qui corresponde au défi du climat." De son côté, le président du groupe LR à l'Assemblée, Olivier Marleix, cible l'Elysée : "Cette fête n'a pas à pâtir des fautes commises par François Hollande et Emmanuel Macron en matière d'énergie en France."

La Coupe du monde commencera le 20 novembre. D'ici là, la classe politique française ne pourra plus jouer - en tout cas pas au chat et à la souris.