Mise à jour le samedi 23 juillet : les députés ont validé la suppression de la redevance dans le cadre des mesures de soutien au pouvoir d'achat, lors de l'examen en première lecture du projet de loi de finances rectificative.
L'histoire retiendra peut-être qu'une fin de mois de juillet 2022, le Parlement a enterré une taxe qui a alimenté des décennies de débat politique, de conversations de café du commerce ou de disputes lors de déjeuners familiaux. Après 90 ans de bons et loyaux services pour les uns, d'injustice flagrante pour les autres, la redevance télé - pardon, la contribution à l'audiovisuel public - devrait disparaître à l'occasion de l'examen du projet de loi de finances rectificatif à l'Assemblée à partir de ce vendredi 22 juillet. Au-delà de la recherche de financement alternatif pour France TV, Radio France, Arte..., c'est toute une époque qui disparaît. Celle où l'audiovisuel public régnait en maître sur les écrans, celle où les médias privés n'existaient pas, celle où le monde se divisait entre ceux - ultramajoritaires - qui avaient la télé et les autres.
Longtemps, la redevance télé a partagé le monde en camps de tailles inégales. D'un côté, la très grande majorité de Français qui s'en acquittaient sans (trop) rechigner. Bien sûr, ils la trouvaient injuste, avec son montant identique que l'on soit riche ou pauvre (oubliant les exonérations prévues pour les plus modestes), mais il ne leur venait pas à l'esprit de ne pas la payer. Peut-être enviaient-ils silencieusement le "courage" de ceux qui se vantaient de s'en exonérer en trichant. Pour ceux-là, le sport était devenu de combat. Ils ne déclaraient pas leur appareil, surtout dans leurs maisons de campagne. Ils récupéraient une vieille télé chez des amis, des cousins ou payaient leur nouvel appareil en liquide pour ne pas laisser de traces. Le jeu n'eut qu'un temps. Les marchands de télé, qui avaient l'obligation de relever l'identité de leurs acheteurs et de la transmettre aux services de l'Etat, ont pris leur rôle au sérieux. Et les moins courageux des tricheurs rentrèrent dans le rang.
Un brin de snobisme chez les "vrais" exonérés
Ne restait plus que les vrais "exonérés", ces êtres à part qui n'avaient vraiment pas de télé. On les regardait un peu de travers pour avoir l'audace de dédaigner un appareil largement entré dans les foyers. Eux assumaient avec un brin de snobisme de ne pas faire partie de ces classes populaires et moyennes dont on disait alors qu'elles s'abrutissaient en regardant des programmes de qualité parfois discutable. Bien sûr, ils ne pouvaient pas parler avec leurs collègues de bureau de l'émission de la veille et leurs enfants se sentaient parfois un peu perdus dans les discussions de cours de récré, mais peu importe, l'absence de télé les classait comme des individus hors normes qui lisent, écoutent la radio, parlent en famille.
Ils tiraient aussi une certaine fierté à pouvoir attester sur l'honneur dans les documents fiscaux : "non, je n'ai pas de télé". Et lorsqu'un agent des impôts poussait le zèle jusqu'à venir vérifier en personne l'absence de lucarne dans la maison, ils lui faisaient faire le tour des pièces jusqu'à ce qu'il admette sa défaite. De temps en temps, ils se demandaient où était la logique de tout ça puisqu'en ne payant pas la redevance, ils avaient quand même accès à la radio publique. Un média qu'ils consommaient assez assidûment, France Inter était une de leurs radios préférées. Mais ils n'allaient quand même pas supplier de payer un impôt dont ils étaient exonérés très légalement depuis le début des années 1980.
Une taxe jugée de plus en plus injuste
Eux comme nous ne savaient pas encore que, bientôt, la "télé de papa" ne serait plus qu'un vieux souvenir et qu'on pourrait regarder jusqu'à plus soif la télévision, sans rien payer et en toute légalité. Les ordinateurs - à la pomme ou sans -, les offres de streaming et l'Internet à haut débit allaient introduire une distinction de plus en plus incompréhensible entre les Français. Désormais, tout le monde avait accès aux mêmes programmes, mais les uns payaient la redevance parce qu'ils les regardaient sur un bon vieux poste de télé et les autres, non, parce qu'ils se contentaient d'un écran d'ordinateur/d'une tablette/d'un téléphone. Déjà l'émergence des télés privées dans les années 1980 avait montré l'absurdité du système. On pouvait ne visionner que ces chaînes financées par la publicité et non bénéficiaires de ladite redevance et s'acquitter quand même des 138 euros annuels réclamés par l'Etat. Au fil des années, cette bonne vieille taxe est apparue sans cesse plus injuste. Moult fois, il a été question de la faire disparaître. Les politiques ont toujours reculé.
Lors de la campagne présidentielle de 2022, Emmanuel Macron a annoncé son intention de la supprimer. On aurait pu penser qu'il serait unanimement applaudi. Un vent de révolte a, au contraire, soufflé. Certains ont réclamé son maintien avec force. Leur motivation est noble : garantir l'indépendance du service public en préservant le principe d'une recette dédiée. Mais l'argument ne suffit pas à justifier de la survie de la redevance dans sa forme actuelle. Trop liée à la "télé de papa" de notre enfance, une télé que les plus jeunes regardent à peine, elle ne fait qu'alimenter une colère populiste déjà trop largement répandue.
