L'attentat de Rambouillet a choqué les Français, mais n'a pas ébranlé leur rapport au terrorisme. Voilà le principal enseignement du sondage Ifop réalisé pour L'Express les 27 et 28 avril, quatre à cinq jours après l'attaque qui a coûté la vie à la policière Stéphanie Monfermé. Quand on leur demande d'évaluer l'intensité de la menace terroriste, 29% des personnes interrogées répondent qu'elle est "très élevée". Un chiffre important mais beaucoup moins que celui enregistré après la décapitation de Samuel Paty, en octobre dernier. A l'époque, 51% des sondés considéraient cette menace comme "très élevée". "A l'instar de ce qui se passe avec le Covid, on apprend à vivre avec la menace terroriste", analyse Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l'Ifop. "C'est sans doute terrible, mais les gens, et aussi les médias, tournent aujourd'hui plus vite la page après un attentat. L'attaque de Conflans est une exception : les circonstances étaient très particulières, en raison de la décapitation, de l'identité de la victime, un enseignant, de l'identité de l'auteur, un jeune homme réfugié, et du motif".
Cette force de l'habitude a mis du temps à s'installer. Entre novembre 2015 et mai 2018, le ratio a toujours été compris entre 68% (après les attentats de Paris, notamment au Bataclan) et 35% (en février 2018). Depuis trois ans, en revanche, la menace est perçue comme moins intense, puisque entre 16% et 38% la considèrent comme "très élevée", hormis le pic après le meurtre de Samuel Paty. "Depuis 2017, on est dans un mouvement de baisse dans la perception de l'intensité de la menace, avec des rebonds", poursuit Jérôme Fourquet. L'appréciation globale du risque reste à un niveau extrêmement important puisque 86% des sondés considèrent la menace terroriste comme élevée.
Colère sourde
L'auteur de l'Archipel français considère que la période récente montre une "fait-diverisation du terrorisme" : "Comme on prend en compte l'existence de pédophiles et de tueurs en série dans la société, en demandant aux enfants, aux femmes seules, de faire attention, on prend désormais en compte l'existence de radicalisés". Faut-il se féliciter de cette forme de sang-froid nouveau des Français ? Absolument pas, nous répond Jérôme Fourquet. Car l'opinion manifesterait par là non pas du flegme mais une colère sourde, qui passerait par une demande décuplée de répression : "Ce n'est pas pour autant rassurant, car on observe dans le même temps un glissement vers une demande de plus de sévérité. Les Français apprennent à vivre avec le terrorisme mais attendent que l'Etat muscle sa riposte". Le sondeur en veut pour preuve les récentes études sur la peine de mort qui montrent que la mesure suscite un intérêt en hausse. En septembre 2020, 55% des Français étaient favorables à son rétablissement, selon un sondage Ipsos.
Un autre sondage Ifop, publié le 6 novembre, trois semaines après l'assassinat de Samuel Paty, atteste de ce glissement récent dans le rapport des Français au cadre constitutionnel. A l'époque, 89% des sondés souhaitaient l'expulsion des étrangers fichés S et la déchéance de nationalité des bi-nationaux auteurs de délit. Ils étaient également 78% en faveur de l'utilisation de la reconnaissance facile à des fins de sécurité et 70% favorables au placement en détention préventif des fichés S. "En contrepartie de cette mithridatisation relative, de cette adaptation à une façon de vivre nouvelle, par la force des choses, les Français réclament une riposte très élevée", résume Jérôme Fourquet.
Le sondage des 27 et 28 avril étudie également la confiance des Français dans l'action sécuritaire d'Emmanuel Macron et du gouvernement. Celle-ci atteint un niveau faible de 38%. "Le chef de l'Etat a un déficit de crédibilité sur ces questions de sécurité", commente le dirigeant de l'Ifop. De façon ironique, eu égard aux efforts du président de la République pour muscler sa politique sécuritaire, il convainc davantage... les électeurs de gauche (45% des sympathisants PS et 53% des sympathisants EELV), que les sympathisants de droite (35% chez LR et 11% au RN) sur cet aspect. "Les électorats LR et RN considèrent largement que le compte n'y est pas de la part d'Emmanuel Macron. Ce qui permet de comprendre pourquoi Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, par exemple, ont un discours très dur sur ces sujets de sécurité", note Jérôme Fourquet. Autant dire qu'une campagne présidentielle centrée sur les questions sécuritaires ne profiterait pas forcément au locataire de l'Elysée.
