Jacques et Toinon Bidermann ne ferment jamais la porte de leur appartement à clef. Leurs voisins entrent, déposent des courses, demandent un service ou proposent une sortie théâtre. Ce couple de sexagénaires n'imagine pas la vie autrement. Et surtout pas ailleurs qu'aux Jardies, dans cet immeuble de Meudon dont ils ont rêvé il y a plus de trente ans.

A l'époque, ils militent à Vie nouvelle, un petit groupe imprégné des idées de Mai 68, qui décide de concevoir un habitat différent. Chaque famille définit avec un architecte les plans de son appartement et, en 1975, l'immeuble voit le jour, "sans l'aide des mains douteuses d'un promoteur", comme le rappelle la charte des Jardies. L'ensemble -un bâtiment de cinq étages en bois et en béton aux multiples terrasses et aux fenêtres toutes différentes- est construit sur mesure et sans intermédiaire. Près de 200 mètres carrés de locaux communs accueillent les fêtards, les associations du quartier ou les causeries politiques. Comme le dit la charte, "si t'as ta carte du Parti socialiste, tu peux faire carrière aux Jardies". Ce premier immeuble autogéré fait tache d'huile: quelques centaines de mètres plus loin, 12 familles créent en 1978 la Maison du val; en 1983, les Longs Réages réunissent sept familles à Bellevue.

Trente ans plus tard, les ex-hippies devenus retraités se battent pour conserver l'enthousiasme de leurs débuts. A la Maison du val, les 27 enfants, dont les chambres communiquaient, sont partis, comme dans les autres immeubles. Pour Dominique Gassié-Lemaignan, habitante des Réages, "ils constituaient une sorte de ciment entre les habitants". Aujourd'hui, ceux-ci doivent résister à la tentation de l'individualisme. En se tournant par exemple vers les associations de la ville, à qui ils prêtent aujourd'hui leurs locaux. Aux Jardies, les nouveaux habitants ne sont plus nécessairement militants du Parti socialiste, leur seul point commun étant un certain "sens du collectif et de l'entraide", selon Toinon Bidermann. Dans chacun des trois immeubles, de nouvelles familles sont arrivées, cooptées par les premiers habitants. Conséquence: la charte "très poétique" des débuts n'est "plus très pratique" pour résoudre les problèmes du quotidien et les changements de propriétaire, estime Jacques Bidermann. A la Maison du val, un appartement est inoccupé depuis quelques mois. Le communautaire ne fait plus recette...