Suggérer au livreur de rejoindre le lieu-dit en partant du centre-bourg, trouver l'école - précieux point de repère -, aller jusqu'au bout du parking, emprunter l'impasse qui s'y cache et sonner au portail bordeaux. Pour Laure, habiter un lieu qui n'a ni nom de rue ni numéro est une question d'habitude. D'ici à quelques mois, quelques années au plus, cette particularité française que sont les "villages aux rues sans nom" n'existera plus. Un projet de loi en cours de discussion au Parlement va rendre l'adressage obligatoire. Une formalité pour faciliter la vie des secours, des livreurs, des réparateurs ? Pas si simple. Dans de nombreuses communes rurales, la perspective suscite la crainte de "devenir comme les autres". Les noms de rue, c'est bon pour la ville, ici tout le monde se connaît, entend-on souvent.

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Personne ne nie l'intérêt d'avoir une localisation plus précise : le raccordement à la fibre, qui nécessite un nom de rue et un numéro ; les confusions liées aux homonymies, comme à Cremps (380 habitants), dans le Lot, où un hameau s'appelle le Mas de Sabrié, comme dans la commune voisine. L'enjeu est parfois vital. A Traversères, dans le Gers (80 habitants), les secours sont à vingt minutes, mais dans ce coin vallonné, les GPS indiquent fréquemment une mauvaise géolocalisation. "Les secours se trompent de colline, ils arrivent au centre-bourg, on appelle le maire, c'est une perte de temps et de chances", regrette le premier édile, Olivier Barasz.

La crainte de perdre son âme

Le mouvement s'accélère. En 2020, La Poste a enregistré la création de 91 500 nouvelles voies, contre 55 000 à 60 000 par an jusque-là. Mais l'enthousiasme n'est pas toujours au rendez-vous. Il y a les maires un peu âgés qui n'ont aucune envie de mener un chantier de cette ampleur, avec pour seule aide une secrétaire de mairie qui travaille deux demi-journées par semaine. D'autres se heurtent aux critiques de certains de leurs administrés. Trop cher, trop compliqué, trop favorable à Amazon. Chaque fois, il faut déminer. Non, il n'est pas nécessaire de payer pour intégrer sa nouvelle adresse sur la carte grise. En revanche, c'est vrai, les entreprises devront changer tous leurs papiers. Oui, la mairie prendra en charge les panneaux et les numéros, oui, ça coûtera un peu d'argent (entre 5 000 et 10 000 euros), mais promis, les élus feront le maximum eux-mêmes pour réduire les frais. Et Amazon n'a pas besoin d'une adresse en bonne et due forme pour prospérer.

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En réalité, c'est surtout la crainte de perdre son âme qui domine. Le choix des noms en atteste. La plupart des communes partent de rien, si ce n'est des usages en vigueur. Les discussions s'animent. Faut-il laisser les habitants faire des suggestions ? Trop compliqué. A Villossanges (Puy-de-Dôme), une commune de 362 habitants qui s'étend sur 33 kilomètres carrés et compte 33 hameaux, le conseil municipal a tranché seul, mais en s'appuyant sur la pratique. "Avant, on disait "vers les Marronniers", "vers les Guillottes", on a repris ces appellations. Comme ça, on n'avantage pas, on ne fâche pas", souligne Jean-Luc Le Chapelain, le maire, qui a déjà bataillé dix ans pour récupérer le second "s" dans le nom du village, disparu avec Internet, et n'avait guère envie d'une nouvelle guerre.

"Une forme d'identité rurale"

Réunion publique, affichage des noms envisagés en mairie, courrier aux administrés, la consultation citoyenne sert à valider les choix. On liste les dénominations figurant dans l'histoire, on s'appuie sur les lieux-dits. "On ne voulait pas de rue du Myosotis ou de l'Acacia comme dans les lotissements, on voulait faire ressortir une identité", insiste Christophe Vezon, le maire d'Egliseneuve-des-Liards, 160 habitants, proche d'Issoire (Puy-de-Dôme). On respecte les appellations telles que "chemin" plutôt que "rue", y compris quand les voies sont goudronnées. "C'est une forme d'identité rurale", a constaté, un peu surprise, Nathalie Ricard, la maire de Cremps. On ajoute une ligne dans les adresses pour pouvoir conserver la référence au lieu-dit, ou pour la "maison" au Pays basque, où elle est un repère crucial.

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Pas question, en revanche, de trop s'aventurer sur le terrain des noms de personnes. Le sujet risque de réveiller de vieilles querelles entre clans. "Quand on veut honorer quelqu'un, il y a toujours une autre famille qui demande : "pourquoi pas la mienne ?"" s'amuse Dominique Badariotti, géographe à l'université de Strasbourg. Mais les noms vernaculaires sont souvent assez classiques, "grand-rue", "rue de la Ferme"... Que raconte-t-on de soi en les choisissant ?" A Villossanges, le maire a préféré ne retenir comme patronymes que ceux des patrons de la commune, sainte Anne et saint Pardoux ; pour le reste, la géographie a primé. A Egliseneuve-des-Liards, deux noms ont eu l'honneur d'une plaque, l'une pour faire connaître Pierre-Pardoux Mathieu, natif du lieu, archéologue et découvreur du temple de Mercure au sommet du puy de Dôme, l'autre rend hommage à un ancien maire, à la demande d'une personnalité du village. Une exception.

Malgré la pression économique et administrative, les habitudes orales devraient survivre encore un peu. Car si l'Etat et La Poste s'emploient à mettre à jour les bases de données, les opérateurs de GPS et de cartes traînent souvent. Et c'est ainsi que, même dans des villages avec de belles adresses, on aperçoit encore des livreurs tourner d'un hameau à l'autre, revenir au bourg et regarder d'un air désespéré le panneau recensant toutes les rues de la commune. Faute d'habitude, ils ne savent pas toujours les lire et rêvent de quelqu'un qui leur dirait : à la ferme abandonnée, tourner à droite, puis, à 300 mètres au niveau de la croix, prendre le chemin...