La réaction fut immédiate, brutale, irrationnelle. Le 8 novembre, Cédric Haxaire, maire de Thaon-les-Vosges, près d'Epinal, promeut sur les réseaux sociaux un dispositif qui permet aux enfants les plus modestes de sa ville de manger à la cantine pour 1 euro. Aussitôt, les commentaires acides fusent, fautes d'orthographe comprises. "Encore la classe moyenne oublié et toujours les mêmes qui vont en profiter" ; "Parfait pour ceux qui ne peuve pas, mais on reviens toujours dans le même problème, nous n'aidons jamais les classes moyennes qui ont autant de mal ! Puisque eux ils payent tout au prix fort" ; "Les cons qui payent la différence, c'est ceux qui bossent comme d'habitude". Cédric Haxaire, divers droite, n'imaginait pas susciter une telle colère : "On peut toujours trouver les choses pas équitables et c'est vrai que, dans une commune ouvrière à 40 %, des gens font les 3x8 pour des salaires pas très élevés, mais c'est démagogique de dire "Nous, on travaille"."

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Ils sont pourtant de plus en plus nombreux ces Français "juste au-dessus des seuils" qui accumulent du ressentiment et le laissent éclater au moindre prétexte. Ils ne se caractérisent pas par un niveau de revenu - ils peuvent toucher 20 000, 30 000, 40 000 euros par an, parfois seuls, souvent en couple avec des enfants - mais partagent le sentiment d'être du côté de "ceux qui payent tout mais à qui on ne donne rien". Trop riches pour avoir droit aux aides, trop justes pour profiter de la vie comme ils l'entendent. Dans les Vosges, Cédric Haxaire n'est pas le seul à constater une crispation croissante parmi cette frange de la population. Sandra Blaise, la secrétaire fédérale du Parti communiste des Vosges et élue régionale, en témoigne : "Même nous qui sommes des gens de gauche, on se prend des réflexions. On met tous les politiques dans le même sac, on nous dit : vous courez après les places, vous pensez qu'à vos gueules. Même dans le corps social de gauche, il y a des dérives."

Une visite présidentielle de temps en temps, une dizaine de poubelles brûlées à Halloween, aussitôt oubliées tant l'insécurité n'y est pas un sujet : Epinal respire pourtant la quiétude et la modération. En 2017, Emmanuel Macron y a fait un score légèrement supérieur à sa moyenne nationale au premier tour et a distancé Marine Le Pen au second. La mairie, elle, est tenue depuis des années par des Républicains bon teint (Patrick Nardin pour son titulaire actuel), plus gaullistes sociaux que droite radicale, tous héritiers revendiqués de Philippe Séguin qui y fut premier édile de 1983 à 1997. Et les gilets jaunes, virulents il y a trois ans, ont quasiment disparu.

Christiane

Christiane, retraitée après avoir été aide-soignante en Ehpad, profite de son jardin familial loué à la ville pour boucler son budget.

© / Col.part

La préfecture des Vosges est une ville où l'humidité et le froid rendent les petits matins grisailles, où les guerres franco-allemandes ont laissé de nombreuses traces, où la crise de l'industrie textile a durement frappé dans les années 1980, mais elle n'a rien d'une cité où la pauvreté surgit à chaque coin de rue comme dans d'autres bourgades lorraines. Les taux de chômage et de pauvreté y sont inférieurs à la moyenne nationale. Ici, pas de boutiques fermées depuis des années, les restaurants de la vieille ville sont actifs et un jeune pâtissier doué, Julien Lambert, n'a eu aucun mal à trouver une clientèle pour ses desserts élaborés. Surtout, le prix de l'immobilier permet à la plupart des Spinaliens d'acquérir leur logement : 80 000 euros pour un appartement de 72 mètres carrés dans la ville d'Epinal, 180 000 à 200 000 pour une maison avec jardin dans l'agglomération. "Ici, il n'y a pratiquement pas d'effort à faire pour passer du statut de locataire à celui de propriétaire", constate Jonathan Guyon, le patron de l'agence Century 21.

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Malgré tout, beaucoup racontent leurs difficultés à boucler les fins de mois, leurs angoisses à l'approche des impôts, la peur de voir le prix de l'énergie s'envoler encore. Angélique, 43 ans, assistante maternelle à temps partiel, gagne avec son mari un peu moins de 2 000 euros mensuels. Pour faire des économies et pouvoir payer le gaz du chauffage et les 135 euros de cantine de leur fille de 15 ans, il ne rentre plus déjeuner le midi à la maison. Presque rien, un trajet d'une dizaine de kilomètres, mais toujours ça de gagné au moment où le litre de carburant atteint des sommets. Tous comptent et recomptent. Ils connaissent la moindre dépense et s'inquiètent de l'incident qui les fera trébucher. Christiane, retraitée après avoir été assistance maternelle puis aide-soignante en Ehpad, a travaillé jusqu'à 66 ans pour toucher une retraite de 953 euros. Ces derniers temps, elle puise dans ses réserves afin de boucler son budget. Heureusement, elle est propriétaire de son 46 mètres carrés au centre d'Epinal et a récupéré un jardin familial loué 60 euros par an qui lui fournit légumes et herbes aromatiques. Pour les vêtements, elle recourt à de la seconde main.

Philippe

Philippe, retraité dans la banque, s'estime chanceux, mais redoute l'incident qui peut le faire trébucher.

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Philippe s'estime chanceux avec sa retraite d'employé de banque de 1 800 euros et celle de 1 000 euros de son épouse. Mais il y a quelques jours, lorsque sa femme lui a suggéré de vendre l'appartement dont ils sont propriétaires depuis dix ans pour en acquérir un autre, un peu plus lumineux, il a refusé. "On est confortables, mais on n'est que confortables. Je peux changer de voiture demain s'il le faut, mais réinvestir dans un logement en ajoutant de l'argent, non. Au moindre problème, je me retrouve le bec dans l'eau, j'ai quand même l'impression d'être sur la pente de la paupérisation", explique-t-il.

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Ici, la taxe foncière revient sans cesse dans les discussions sur la cherté de la vie. Plus de 1 000 euros pour un 80 mètres carrés au centre d'Epinal et jusqu'à 1 000 ou 1 500 euros pour une maison dans l'agglomération en fonction de la taille et de la situation. La faute à Philippe Séguin qui, certes, "a fait connaître la ville, mais a laissé des dettes", selon le mot d'un habitant. En dotant sa ville d'équipements bien supérieurs à ceux d'une autre de taille similaire, il a légué une lourde facture d'entretien sur la longue durée. Dans ces conditions, la disparition progressive de la taxe d'habitation décidée par Emmanuel Macron est passée quasiment inaperçue. Au contraire et à rebours de toutes les statistiques, les Spinaliens évoquent les dépenses qui augmentent et le pouvoir d'achat qui diminue. Albert et Régine Leglois, qui habitent un village en zone rurale et vivent avec les seuls 1 760 euros de retraite d'Albert, retiennent deux éléments en leur défaveur : la hausse de la CSG sur les retraites qui leur a fait perdre 75 euros par mois au fil des années et la conjugalisation de l'allocation adulte handicapé qui empêche Régine de la percevoir, alors qu'à 56 ans elle a des problèmes de santé et ne peut plus travailler.

Albert, Régine et Sandra

Albert, Régine et Sandra, militants et élus communistes. Les deux premiers vivent avec la seule retraite de 1760 euros d'Albert.

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Enfin, il y a la voiture, quasi indispensable. Epinal dispose, certes, d'un réseau de bus de ville, mais rejoindre d'autres communes de l'agglomération relève de la mission impossible. Et en attendant la réouverture, le 12 décembre, de la ligne de train entre Epinal et Saint-Dié, fermée depuis 2018, il faut emprunter des cars qui, pour certains, ne circulent pas pendant les vacances scolaires. Dans le coin, la voiture reste une culture, un signe extérieur de réussite, un mode de vie. On laisse le moteur tourner quand on va acheter des cigarettes. Faire quinze ou vingt minutes de route pour une broutille n'effraie personne. Mais cela a un coût : l'essence, l'assurance et, depuis le 1er novembre, les pneus hiver, obligatoires dans une partie du département. La mesure a fait râler et alimenté la suspicion : "Même là-dessus, les gens se demandent à qui ça profite, comme pour les vaccins ", s'alarme Albert, militant communiste.

Pour l'instant, les pneus "4 saisons" sont encore permis, mais à partir de 2023, il faudra de vrais pneus neige. Déjà, on s'inquiète du coût du démontage et du montage deux fois par an. A côté, la récente promesse gouvernementale d'une "indemnité-inflation" de 100 euros pour compenser la hausse automnale du prix de l'essence ressemble à une mauvaise blague. Jean-Pierre est taxi, sa femme aussi : "C'est ridicule, c'est l'équivalent d'un plein. Surtout, ce n'est pas normal qu'on la donne à tout le monde, même à ceux qui ne travaillent pas." "Ouais, c'est marrant, au moment des vacances, les gens, ça ne les dérangeait pas de rouler", ajoute un de ces collègues.

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Dans ce pays de taiseux, on n'a pas pour habitude de se plaindre. On garde ce qu'on pense pour soi. Et on cultive le sens de la débrouille. On a un jardin potager ou on profite de celui des parents ; on se chauffe avec l'affouage, cet avantage datant du Moyen Age permettant de prélever du bois dans les forêts communales. On ne connaît pas des vies de misère, mais on se sent délaissés, alors même qu'on donne beaucoup à la collectivité, y compris via les associations. "La famille moyenne avec deux ou trois enfants, globalement, ils se débrouillent même si c'est difficile, note Stéphane Viry, le député (LR) originaire de la région. La question, c'est plus : "Ça passe, mais est-ce qu'on a une vie chouette, est-ce qu'on se fait le petit plaisir en plus ?" Pas sûr." Il y a quatre ans, Angélique et son mari sont partis quinze jours en vacances dans l'Aude ; au retour, ils ont eu bien du mal à remplir le frigo, alors, depuis, ils n'ont plus recommencé. Peut-être iront-ils l'année prochaine en Charentes où des amis pourraient les héberger. "Et puis, nous qui travaillons, on n'a pas droit à la prime de Noël, alors que les autres l'ont", regrette Angélique.

Emeline

Emeline, 36 ans, en couple avec deux enfants, a une maison neuve et bien isolée, ce qui permet des économies sur les dépenses d'énergie.

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Emeline est un peu plus à l'aise. Avec son compagnon, conducteur de chantier et leurs deux enfants de 8 et 12 ans, ils vivent avec 3 500 euros mensuels. Lui a la chance de disposer d'une voiture de service, l'essence est prise en charge, et leur maison est neuve, bien isolée. Mais ils remboursent 1 000 euros d'emprunt par mois et ne partent en vacances qu'un an sur deux, et une semaine. "C'est frustrant pour les enfants de ne pas partir et de n'avoir rien à raconter le 1er septembre, mais quand on part une semaine et qu'on dépense 1 500 à 2 000 euros, c'est frustrant aussi ", résume la jeune femme, secrétaire à l'Union départementale des associations familiales. Elle avoue qu'elle surveille plus son budget qu'avant, mais n'affiche ni envie ni colère. Ah, si, contre Emmanuel Macron qui, le 9 novembre, a annoncé la suspension des allocations-chômage en l'absence de recherche active d'emploi. Elle, qui a eu du mal à retrouver un job après sa première grossesse, trouve la mesure très injuste. Mais c'est l'une des rares.

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L'annonce du chef de l'Etat était calibrée pour plaire aux gens qui travaillent et qui estiment que les chômeurs ne font pas assez d'efforts pour s'y remettre - selon un sondage Ifop, ils sont 15 % de plus qu'en 2017. A Epinal, elle a parfaitement atteint sa cible. "Enfin", "c'est normal", a-t-on entendu parmi les habitants. Car, même dans une ville modérée comme la préfecture des Vosges, le ressentiment monte. A l'approche de la présidentielle, beaucoup de ces Spinaliens regrettent de n'entendre personne parler d'eux et de leurs difficultés. Anne Hidalgo ? Elle a perdu sa crédibilité avec sa mesure sur le doublement du salaire des profs, trop irréaliste. A droite ? Rien ne les a marqués. Macron ? Il a beaucoup promis mais... Localement, les responsables politiques peinent à trouver des réponses à cette désillusion grandissante. "Le problème, c'est qu'il y a tellement de dispositifs et d'aides qu'il est très difficile de contredire ceux qui râlent et d'affirmer qu'on gagne mieux sa vie en bossant qu'en ne bossant pas. Mais le rejet des faibles par des gens pas spécialement forts, c'est très dangereux", met en garde Cédric Haxaire, le maire de Thaon-les-Vosges. "Toutes ces mesures sont mal expliquées et ça fait du mal à la citoyenneté ", regrette Stéphane Viry, le député. Tout cela nourrit a minima le désenchantement d'une classe moyenne qui vit mal d'être considérée comme "riche" alors qu'elle se sent en voie d'appauvrissement. Une classe moyenne qui fut longtemps le vivier électoral des partis modérés et qui est, désormais, leur plus grande crainte d'éruption sociale.

Epinal en 3 chiffres

32 000 habitants

115 000 habitants dans l'agglomération

68 % utilisent un véhicule pour aller travailler

19 030 euros : le revenu annuel médian par ménage, selon l'Insee