A peine les lumières éteintes, déjà l'assistance s'amuse. Un premier gag, un suicide raté dans la plus pure tradition des clowns de cirque, et elle s'esclaffe. Au fond de la salle, un couple d'ados s'essaie à deviner la prochaine réplique, avec un certain talent. Ce lundi soir, malgré ces quelques fans, les rangs sont clairsemés pour la projection des Bodin's en Thaïlande. Normal. Nous sommes à Paris et, quatre semaines après sa sortie, le film n'a été vu que par 30 000 spectateurs dans la capitale alors qu'il en a séduit plus de 1,3 million au total dans l'Hexagone. Un phénomène révélateur du gouffre entre deux France, l'une urbaine et grosse consommatrice de culture - et particulièrement de cinéma d'auteur ou de versions originales -, l'autre plus rurale et gourmande de succès grand public. Deux France qui s'ignorent, se toisent, se méprisent parfois.

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Les Bodin's en sont l'exemple extrême. Nous, modeste journaliste parisienne, en étions encore à nous demander s'il fallait prononcer le "s" dans le titre du film (pour votre information, les deux sont admis) que les 145 avant-premières programmées en province étaient prises d'assaut. Nous en étions à découvrir que Christian et sa mère, Maria Bodin, s'appellent en réalité Jean-Christian et Vincent, grimés à la manière des Vamps ; que des gens, qui n'étaient pas allés au cinéma depuis des années et demandaient de désuètes "places au balcon", faisaient le déplacement pour rire, avec des centaines d'autres, de répliques telles que "ferme la cave, les patates vont geler" pour une braguette laissée ouverte.

La familiarité ne date pas d'hier. Depuis 2015, les Bodin's jouent un spectacle à guichets fermés dans la trentaine de Zénith hexagonaux. Plus de 1,5 million de personnes ont vu leur pièce Grandeur nature. De quoi se bâtir un vrai club de fans, d'autant que la tournée se poursuit en 2022. Y compris à Paris où personne ne les connaît, mais où ils sont capables d'attirer assez de monde pour remplir le Zénith de la Villette trois soirs en février prochain. "Beaucoup de gens dans la salle ont vu leur spectacle. Pour les avant-premières, c'était du délire", confirme Yves Sutter, qui dirige Cinéville, un réseau de 16 cinémas dans l'ouest et le nord de la France.

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Et le passage de la scène à l'écran fonctionne. "On a véritablement affaire à un public rural, qui a les références des attitudes paysannes de nos deux héros. Il y a une scène où le fils Bodin's essaie d'attraper un cochon dans un enclos. C'est une "scène vue" pour les gens de la campagne, et c'est un bon moment de rigolade pour qui l'a vécue ", souligne Jean Latreille, professeur agrégé de sciences économiques et sociales et auteur de Cinoche et société. Les intuitions sociologiques du cinéma populaire (L'Harmattan). Parce qu'ils viennent eux-mêmes de la campagne, les acteurs peuvent se moquer des "péquenauds" sans qu'on leur en veuille. Dans la salle, on rit de ces Bodin's perdus à l'aéroport parce qu'on se souvient de son premier voyage et de cette fichue impression de ne pas être à sa place. Pour beaucoup, Christian et Maria sont des membres de la famille.

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A intervalles réguliers, des films font un carton loin des projecteurs parisiens.

© / Dario Ingiusto / L'Express

Exceptionnel par l'ampleur du gouffre qui sépare Paris du reste du monde, mais pas un cas unique, les Bodin's. A intervalles réguliers, surgissent en tête du box-office des films que la capitale a ignorés. En 2018, il y a eu Les Municipaux, une comédie populaire emmenée par les Chevaliers du fiel, et Mission Pays basque, l'histoire d'une jolie Parisienne qui tente d'entuber un vieux quincaillier. En 2019, Au nom de la terre, le drame d'Edouard Bergeon avec Guillaume Canet, a réalisé près de 2 millions d'entrées mais moins de 100 000 à Paris. Autant d'exemples qui révèlent une géographie complexe du cinéma, entre la capitale et le reste de la France, entre les agglomérations et les villes moyennes ou petites. "Il y a plusieurs genres de films qui marchent bien hors de Paris : les grandes comédies populaires qui s'appuient sur un succès local comme Les Municipaux ou Les Bodin's ; les grands films familiaux comme Heidi qui, en 2015, fait 700 000 entrées, mais 40 000 à Paris, Belle et Sébastien ou encore Poly, avec ses 605 000 entrées mais 20 000 à Paris ", détaille Eric Marti, directeur général de Comscore, qui étudie chaque semaine les données du box-office.

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Une multiplicité de goûts et d'envies que le milieu du cinéma a parfois du mal à comprendre, parce que parisien lui-même, plus friand de films mettant en scène des classes moyennes, voire bourgeoises, dans de beaux appartements haussmanniens que de comédies regardées avec un brin de condescendance. "Pour certains Parisiens, il y a l'idée que la vieille édentée (Maria Bodin), ça sent le purin et que, forcément, ça ne va pas voler très haut", regrette Frédéric Forestier, le réalisateur des Bodin's en Thaïlande. "Les Bodin's renvoient les classes moyennes à une ruralité qu'elles ont fuie, dont elles se sont arrachées, donc ça ne les fait pas rire. Elles ne peuvent pas se moquer de leurs origines, elles ferment les portes sur un traumatisme initial qu'elles veulent oublier. En revanche, elles font le succès des Illusions perdues, récit d'un provincial qui monte à Paris", ajoute Jean Latreille. Et qui a fait 800 000 entrées dont 250 000 dans la capitale.

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Les bons scores des comédies populaires tiennent pourtant à des facteurs bien différents d'une simple "bêtise de classe" que certains sont tentés d'accoler au public provincial. D'abord parce qu'en milieu rural, on va moins au cinéma - jusqu'à 2 fois moins que dans les grandes agglomérations, selon le Centre national de la cinématographie - et que, lorsqu'on y va, on y va différemment. "Chez nous, on est sur un cinéma très familial et intergénérationnel, on a trois, voire quatre générations qui viennent voir le même film. A Paris, on est rarement les uns à côté des autres, on va au cinéma en couple, entre potes éventuellement, pas au-delà. Alors ici, on choisit souvent un film où il n'y a pas de violence, pas de sexe", souligne Yann Legargeant, cogérant et exploitant du Cinémarine à Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée. Le prix des places, aux alentours de 7 euros, contre parfois 14 euros à Paris, contribue aussi à élargir la sociologie du public. Un film consensuel, comme Les Bodin's, où les grands rient des gags et les petits s'amusent des cascades de Maria Bodin dans les rues de Bangkok, a, dès lors, bien plus de chance de convaincre que L'Evénement d'Audrey Diwan, même auréolé d'un lion d'or à la Mostra de Venise, ou que le dernier Almodovar, Madres Paralelas.

Rufus (à g.) et Guillaume Canet dans Au nom de la terre

Rufus (à g.) et Guillaume Canet dans Au nom de la terre, un drame qui, en 2019, a été vu par deux millions de personnes, pour l'essentiel en province.

© / Diaphana Distribution

L'ancrage local compte beaucoup, comme en témoigne le Vendéen Yann Legargeant : "Les gloires locales, ça marche bien. La presse régionale en parle et les gens suivent". Il y a quelques semaines, il a reçu en avant-première Théo Christine qui incarne JoeyStarr dans le biopic Suprêmes retraçant l'histoire du groupe NTM. Un événement attendu car le jeune acteur est originaire de la région mais qui n'aurait peut-être pas eu le même succès ailleurs. La dimension d'identification a aussi joué pour Au nom de la terre qui a particulièrement marché en Mayenne où il a été tourné. Plus modestement, un film comme Normandie nue a bénéficié d'une prime régionale, de même que La Ch'tite Famille de Dany Boon dans le Nord.

Les gens aiment que l'on parle d'eux, de leur univers, même si c'est pour se moquer, dès lors que l'humour s'accompagne de tendresse. Une forme d'autodérision matinée d'une fierté de ce qu'ils sont qu'ils retrouvent à l'écran, chez Les Tuche (même si les têtes d'affiche ont un profil plus "parisien") comme chez Les Bodin's. "Il y a l'idée que la République ou l'Europe ou une autorité étatique quelconque vient expliquer aux gens de la campagne et du peuple comment vivre. Et eux rétorquent avec leur bon sens : laissez-nous tranquille, laissez-nous vivre à notre façon. Les Tuche en mettent plein la gueule à pas mal de gens qui ont du pouvoir et de la fortune", résume Frédéric Forestier. En 1964, déjà, Le Gendarme de Saint-Tropez avait pris la tête du box-office français, avec 5,4 millions d'entrées, mais seulement 521 000 à Paris. La même année, le plus consensuel Homme de Rio, avec Jean-Paul Belmondo, réalisait 4,2 millions d'entrées dont presque 1 million à Paris. De Funès et Maria Bodin, même combat ?