Dans son nouvel ouvrage On a les politiques qu'on mérite (Fayard), la politiste, ancienne conseillère opinion de Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls à Matignon, et chroniqueuse pour L'Express, assume un discours nouveau : si nos politiques sont si médiocres, si le climat autour de ce monde de plus en plus haï se détériore, c'est en bonne partie à cause de nous. Nous, citoyens, qui en demandons toujours plus et sans doute trop à nos représentants. Moralisation de la vie publique, tyrannie de la transparence et critiques trop acerbes : ces phénomènes pourraient devenir parfaitement contre-productifs. Quand les dégoûtés seront partis, il ne restera plus que les dégoûtants...

L'Express : Dans ce livre, vous parlez de déconnexion, de narcissisme, de trahisons, de corruption... Notre classe politique est-elle aussi gangrenée que cela ?

Chloé Morin : Mon travail, à l'origine, est d'analyser l'opinion publique. Et je vois bien depuis plus de dix ans que la défiance à l'égard de nos politiques s'est transformée, pour une partie des gens, en haine. Quand on prétend parler de ces politiques et expliquer qui ils sont, il est difficile de nier la face sombre de ce monde. Mon but avec ce livre est d'expliquer à des gens qui en sont éloignés que les choses sont plus nuancées et complexes, mais je ne peux pas commencer mon propos en leur disant que tous les politiques sont formidables, que la corruption et l'inefficacité n'existent pas... Si l'on veut faire un constat lucide, il faut aussi accepter l'existence de beaucoup de dysfonctionnements, de gens à l'ego démesuré, sans doute animés par des motivations autres que l'intérêt général. Mais si je commence par-là, c'est pour ensuite emmener les lecteurs plus loin que ça. Sortons du noir et blanc, montrons une autre facette du monde politique.

À vous lire, il paraît indiscutable qu'être responsable politique aujourd'hui est dix, cent, mille fois plus difficile qu'il y a trente ans...

Bien sûr, et ce pour de nombreuses raisons. J'en vois déjà trois. Il y a d'abord cette défiance qui s'est creusée. Tous les élus que j'ai rencontrés le disent : ils se sentent en sursis, ils doivent constamment faire leurs preuves, gagner leurs galons, et ils n'ont jamais droit au bénéfice du doute.

Deuxième difficulté : l'accélération du temps. Auparavant, même un Mitterrand se ménageait des moments où il allait jouer au golf pour décompresser. Aujourd'hui, cela passerait pour un cruel manque de sérieux. De nombreux politiques sont constamment sous le regard des médias et du public. Quand vous êtes interpellé sur Twitter, il vous faut répondre tout de suite. Quand il y a une crise, vous ne pouvez pas attendre 24 heures pour faire un communiqué exposant votre position...

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Enfin, la troisième raison est, selon moi, extrêmement importante, c'est la tyrannie de la transparence. L'élu est aujourd'hui constamment sous le regard du public, il doit sans cesse rendre des comptes sur ce qu'il fait, ce qu'il dit à chaque instant, et y compris dans sa vie privée. C'est une chose qui me choque beaucoup : nous avons une exigence envers nos élus qui dépasse le cadre de leur fonction, de la qualité de leur travail. On exige qu'ils soient bons pères ou bonnes mères de famille, qu'ils soient fidèles à leur compagne ou à leur compagnon, que leurs enfants soient évidemment scolarisés dans le public, qu'ils partent en vacances au bon endroit, ni trop bling-bling ni trop beauf... C'est une demande d'exemplarité perpétuelle, une pression permanente, qui a comme conséquence que les élus n'osent même plus revendiquer leur vie privée. Ils ont tellement intégré la critique du public, qui les prend pour des paresseux profiteurs, qu'ils n'osent plus dire : "J'ai droit à ma vie privée et à ma part de liberté."

Emmanuel Macron, qui a accepté de vous répondre longuement dans ce livre, se dit "réservé sur la quête infinie de transparence"...

Il l'assume. Mais cela reste, somme toute, une critique modérée de cette tyrannie de la transparence. Mais c'est déjà ça, puisque les autres n'osent même pas le dire. Alors que la liberté de la vie privée devrait être un droit inaliénable, élu ou non.

En ce qui concerne leurs fonctions et leur travail, n'est-il pas normal au fond que les élus, qui sont nos serviteurs, soient le plus transparents possible, notamment dans leur utilisation de l'argent public ?

Tout le problème est qu'on exige de la transparence au mauvais endroit. Il est hautement symbolique que François de Rugy mange du homard, certes, ça ne renvoie peut-être pas une bonne image, d'accord, mais je préférerais savoir comment sont employés exactement les fonds de certains projets du ministère de l'Éducation, ou comment telle ou telle réforme est menée. Or, nous sommes loin d'exiger cette transparence-là, et aujourd'hui la capacité de contrôle du Parlement vis-à-vis de l'action de l'exécutif est très, très insuffisante.

Par ailleurs, ce pays a un rapport malade à l'argent, notamment en raison du fait que nous avons entrepris pléthore d'économies dans les dépenses publiques. Mais si un ministre veut se payer des vacances dans un endroit huppé avec son propre salaire, où est le problème ? Il y a des choses plus graves, plus essentielles, à scruter. Nous ne sommes pas assez exigeants sur ce qui compte vraiment. Et le débat politique devrait sortir des questions de morale.

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Ce livre prend tout de même un contre-pied que peu de responsables, voire d'analystes, se permettent : vous considérez que les citoyens sont en partie responsables de ce qu'est devenue la politique aujourd'hui. Vous écrivez : "Nous avons une part de responsabilité dans un air politique devenu nauséabond (...) Nous avons contribué peu à peu à rendre la politique détestable et impraticable."Nous manquons collectivement de lucidité sur ce sujet ?

Si je le dis, c'est parce que nos élus ne peuvent pas le dire. Moi je n'ai pas d'intérêts personnels, je ne défends pas ma caste. Et je pense que ce discours n'est pas assez tenu ! Aujourd'hui, si l'on ne défend pas les élus, on contribue à dégrader leurs conditions de vie et d'exercice de leur fonction. Voilà ce qui va se passer si on continue dans cette voie : à force, on va décourager les gens talentueux, de bonne volonté, qui ont beaucoup à apporter à la collectivité ! On n'aura plus que des dingues, animés uniquement par l'appétit du pouvoir, avec un ego tellement gros qu'ils sauront résister à la pression quotidienne du public ; ou bien alors des saints, capables d'une abnégation et d'un sens du sacrifice hors du commun. Bref, les pires et les meilleurs, mais la majorité des gens se situent entre les deux, comme vous et moi, et ils devraient pouvoir s'engager sans crainte. Mieux, ils devraient en avoir envie.

"Appartenir à cette fameuse "société civile" ne garantit absolument pas que vous ayez de meilleures compétences, ni même que vous soyez plus proches des gens !

"Soyez fiers d'être des amateurs." On se souvient de cette phrase lancée par Emmanuel Macron à ses députés en 2020. Vous considérez, vous, que reconstruire un monde politique avec des "amateurs", certes nouveaux mais inexpérimentés, est une chimère...

Faisons un parallèle avec le monde de l'entreprise. Le salarié de base de Coca-Cola est-il plus légitime pour diriger l'entreprise que le cadre supérieur qui a vingt ans de carrière derrière lui ? Ce n'est pas sérieux, ça n'a pas de sens. Et pourquoi en est-on arrivé là ? Parce que les gens détestent tellement les politiques que lorsque vous rentrez dans ce monde, il faut absolument montrer que vous ne faites pas partie de ce milieu. Appartenir à cette fameuse "société civile" ne garantit absolument pas que vous ayez de meilleures compétences, ni même que vous soyez plus proches des gens ! Au fond, l'immense majorité des élus sont des élus locaux, qui ont l'habitude de passer énormément de temps à écouter leurs citoyens. L'idée que les politiques sont "hors sol" ne renvoie qu'à 2% de la classe politique. Et encore !

Vous parlez beaucoup de l'impuissance en politique, ou en tout cas de la sensation que les responsables politiques n'ont plus la capacité de changer le cours de choses. Vous considérez que cette impression est à relativiser ?

Oui. Je pense qu'on ne se rend pas compte à quel point nous sommes un peuple exigeant. À raison, sans doute ! Quand on regarde la manière dont nous sommes soignés dans ce pays, on râle ; quand on regarde nos voisins européens, on se dit qu'on n'est pas si mal lotis. Rendons-nous compte que nous attendons tout de l'État. Absolument tout. On a une très haute idée de ce que devrait être la puissance dans l'État et de la politique par extension. Donc il est très difficile, pour les élus, d'être à la hauteur de cette attente ! Parfois, nous devrions nous attarder sur les points précis et nous verrions que la politique n'est pas que trahison et inefficacité. Tous les quinquennats ont eu leur lot de renoncements et objectifs non atteints, mais ont aussi leurs réussites. Le chômage sous Emmanuel Macron, pour ne prendre que cet exemple : si on nous avait dit en 2017 qu'il arriverait à faire baisser le chômage comme il l'a fait, on aurait considéré à l'époque que c'était très bien. On réévalue aujourd'hui ce fait-là à l'aune d'autres critères, comme un pouvoir d'achat en berne, par exemple. De ce point de vue, la politique est un exercice on ne peut plus sisyphéen.

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Vous posez à Emmanuel Macron la question de cette impuissance et de la façon d'y remédier. Lui a deux recettes : primo, être radical ; secundo, changer la machine administrative. Sur ce point, vous êtes bien placée pour en parler, puisque l'un de vos derniers livres s'attaque justement à la technocratie et à l'administration sclérosée. Vous êtes donc d'accord avec le diagnostic du président ?

Oui, même si cinq ans plus tard, on peut relativiser la radicalité de ce quinquennat... Concernant la machine administrative, je suis cent fois d'accord, mais dans mon livre, j'expliquais que les engagements d'Emmanuel Macron sur la réforme de l'État étaient des promesses non-tenues. Depuis, il a donné des signaux de volontarisme sur quelques points intéressants, il a montré qu'il voulait renouer avec cette ambition-là, mais va-t-il vraiment le faire ? Va-t-il s'y attaquer en début de second quinquennat ou pas ? Puisque ce ne sont pas des réformes que l'on fait en fin de mandat, et il l'a démontré. En réalité, pour moi, c'est presque la mère des batailles. Jacques Séguéla me racontait une discussion qu'il avait eue lors d'un de ses derniers déjeuners avec François Mitterrand. Le président lui avait dit : "Le grand regret que j'ai, c'est de ne pas avoir réformé l'État. Quatorze ans après mon entrée au pouvoir, il est encore pire qu'au moment où je l'ai trouvé." C'est comme quand on répare une voiture : on peut avoir réparé les roues, les freins, le capot, si vous ne réparez pas le moteur, rien ne marchera.

Dans ce livre, vous donnez des pistes de solution pour améliorer la vie des élus, et notamment leur entrée et leur sortie de la vie politique...

Le problème, c'est que l'on a deux objectifs qui entrent en concurrence. Le premier : la nécessité impérieuse de lutter contre les conflits d'intérêts. On doit être certain que lorsqu'un ministre ou un député est en fonction, il n'oeuvre pas pour des intérêts privés et des entreprises qui pourraient l'embaucher après. Mais, en parallèle, un deuxième objectif est à tenir : nous devons trouver le moyen d'assurer une bonne réinsertion des élus après leur mandat. Si nous voulions devenir députés demain, on s'inquiéterait de savoir ce que l'on pourrait bien faire à la fin de notre mandat cinq ans plus tard. Peut-être même que l'on abandonnerait l'idée de s'engager à cause de cette incertitude. C'est une question très complexe, parce que c'est un dilemme. Malheureusement, les candidats à la présidentielle n'ont pas assez travaillé cette question, alors qu'elle mériterait presque un consensus transpartisan. Tous les partis ont intérêt à ce que des profils compétents s'engagent en politique. Or, la seule chose sur laquelle on avance, c'est le lynchage des élus, réduire leur rémunération et augmenter leurs contraintes. Ça ne les rendra jamais meilleurs !

*On a les politiques qu'on mérite, par Chloé Morin. Fayard.