Comme tout bon feuilleton qui se respecte, voici un résumé des épisodes précédents. Le n° 1 mondial de tennis, Novak Djokovic, n'est pas vacciné contre le Covid-19. Le champion reçoit malgré tout début janvier le feu vert des organisateurs de l'Open d'Australie afin de participer à ce premier tournoi du Grand Chelem de la saison, qui débute à partir du 17 du mois, à Melbourne. Un endroit où "Djoko" détient par ailleurs le record de victoires, au nombre de neuf. Là où il pourrait également conquérir son 21e titre suprême, dépassant ainsi ses deux rivaux : Rafael Nadal et Roger Federer. Le Graal.
Problème : les autorités australiennes ne sont pas vraiment sur la même ligne que les organisateurs du tournoi. Le pays est l'un des plus stricts au monde concernant le Covid. Le visa de "Nole" est annulé au lendemain de son arrivée. Le Serbe est admis dans un centre de rétention - un hôtel - en attendant de régulariser sa situation. Son clan fournit un test PCR positif daté du 16 décembre. Or, on s'aperçoit que Novak Djokovic est apparu en public le 17, puis qu'il a été interviewé par L'Equipe le 18. Scandale. Le joueur lui-même évoque des "erreurs". Nouveau rebondissements en cascade ce vendredi 14 janvier : les autorités australiennes ont décidé d'annuler à nouveau le visa du tennisman, qui ne sera toutefois pas expulsé avant que la justice n'ait statué sur son recours, mais qui pourrait retourner en rétention dès samedi. Alors qu'il continue à s'entraîner tous les jours, sa situation peut basculer d'un moment à l'autre. Jouera, jouera pas ?
Laurent Binet, auteur multirécompensé pour ses ouvrages HHhH, La Septième Fonction du langage et Civilizations, coauteur du Dictionnaire amoureux du tennis (Plon, 2020), livre à L'Express ses impressions sur cette affaire. Et il est pessimiste sur l'avenir proche de l'antivax le plus célèbre du monde.
L'Express : L'affaire entre Djokovic et l'Australie est un vrai match à rebondissements. Plus long encore que le légendaire Mahut-Isner du tournoi de Wimbledon, en 2010 - plus de 11 heures de jeu réparties sur trois jours, record en la matière dans ce sport. On n'en connaît pas encore l'issue. Mais au fond, l'a-t-il déjà perdu ?
Laurent Binet : Non seulement il l'a déjà perdu mais le problème, maintenant, est bien plus important que son arrivée, son passe-droit initial : c'est bien la suite de sa carrière qui se joue. La justification du test positif de décembre - que tout le monde a trouvé bizarre d'ailleurs - a généré de la suspicion. Si ce test s'avère être falsifié, il risque une suspension [par l'ATP, l'association qui gère le circuit professionnel]. Le maximum encouru est de trois ans. Ce serait tout simplement la fin de sa carrière. Il s'agit du pire scénario, évidemment. Mais cette histoire de test le place de toute façon dans une impasse. Même vraie, elle démontre un certain degré d'irresponsabilité, car il part embrasser des enfants le lendemain de son résultat positif. Il affirme qu'il ne le savait pas encore à cet instant, mais il reçoit quand même des journalistes le lendemain. Finalement, il perd sur tous les tableaux. Cette affaire rappelle, à certains égards, celles concernant les hommes politiques François Fillon et Jérôme Cahuzac. Une brèche s'ouvre, et tous les jours de nouvelles révélations sortent. Il y a une grande leçon à tirer. Quand on fait une bêtise, il vaut mieux ne pas essayer de la réparer en bidouillant. Sinon, on s'enfonce.
Existe-t-il un autre scénario, dans lequel Novak Djokovic sort la tête haute ?
Il y a un scénario où il sortirait vainqueur : l'Australie l'autorise à jouer, il gagne, et il bat le record de titres du Grand Chelem. Ça démontrerait une force mentale extraordinaire. Une de ses caractéristiques. Mais on l'a remarqué lors du dernier US Open [un autre tournoi du Grand Chelem, aux Etats-Unis], où il était déjà en mesure de battre ce record, que son mental avait ses limites. Il perd sèchement en trois sets, en finale, contre son adversaire Daniil Medvedev. A l'époque, en plus, il était plutôt soutenu, il en a même pleuré sur sa chaise. Mais ici, à Melbourne, s'il joue, il n'aura pas le soutien du public. Je trouve que sa sécurité serait même gravement compromise. Le danger serait de partout vu l'état de tension du monde actuel. Enfin, il y a aussi le scénario le plus "comique" : Novak Djokovic est autorisé à jouer, mais il est testé positif la première semaine. Juste parce que cette hypothèse existe, le gouvernement australien ne peut, à mon sens, pas prendre ce risque.
En termes de dramaturgie, on a l'impression d'atteindre des sommets...
Djokovic est sur le point d'être refoulé du tournoi où il est le plus titré, et de loin. Et là où il pourrait atteindre le Graal, à savoir, détenir le record de victoires en tournois du Grand Chelem. C'est à se demander si Dieu n'est pas suisse ou espagnol [en référence à ses rivaux, le Suisse Roger Federer et l'Espagnol Rafael Nadal, codétenteur du record de titres, à 20 unités]. Avec ces péripéties, la structure dramatique est incroyable, en effet. Il est dans un rôle de héros tragique, au sens de la tragédie grecque. On est dans OEdipe roi : "Jamais homme ici-bas n'aura été plus atrocement broyé que tu vas l'être." Plus Novak Djokovic se débat, plus il s'enfonce dans de véritables sables mouvants.
Mais ce qui est encore plus catastrophique pour Djokovic, c'est la communication de son clan. Sa famille ne lui rend pas service. Son père le fait passer pour un "Spartacus du nouveau monde". Pas de chance, dans le même temps, il y a des affaires comme celle de Peng Shuai, et lui-même se retrouve logé dans un hôtel avec des migrants qui patientent depuis des années pour retrouver leur liberté. Lui est juste un millionnaire capricieux.
Le public n'a jamais été tendre avec celui qui est parfois appelé le "mal-aimé". "Personne n'est vraiment pour Djokovic, ni vraiment contre. Alors les journalistes sportifs, parfaitement conscients de ce déficit de passion ont recours, pour intéresser les amateurs de tennis au phénomène serbe, à l'hameçon éternel de tous les sports : les statistiques", avez-vous notamment écrit en 2016, pour L'Equipe. Puis, vous lui avez consacré une entrée pas plus élogieuse, quatre ans plus tard, dans votre Dictionnaire amoureux du tennis, coécrit avec Antoine Benneteau, notamment sur ses croyances sanitaires.
En 2016, c'était ma théorie : on s'en moquait. Il n'y avait qu'un seul duel qui comptait, celui, dantesque, entre Roger Federer et Rafael Nadal. J'avais d'ailleurs fait une comparaison avec le film Le Bon, la Brute et le Truand. Le Truand est sympathique. Mais dans le duel final, c'est le seul qui n'a pas son flingue chargé. Dans le dictionnaire, quand nous l'avons écrit, Roger Federer était d'ailleurs toujours en tête des victoires en Grand Chelem. Je pensais donc qu'il finirait ex aequo avec Rafael Nadal, mais j'avais à peine mentionné Djokovic dans l'histoire. C'est pourtant une machine invraisemblable. Il a un mental incroyable. Il ne dispose cependant ni de la grâce de Federer ni de la bestialité surhumaine de Nadal.
Mais aujourd'hui, beaucoup le trouvent "faux". Antoine Benneteau (ancien joueur de tennis, aujourd'hui consultant) dit que c'est un peu le "copain lourd". On ne le déteste pas, il veut se faire aimer, mais il y arrive mal. Moi je n'aime pas ses bisous aux quatre coins des courts, à la fin des matchs, par exemple. Ce n'est pas grave, mais ça ne sonne pas bien. Difficile de dire pourquoi. Quelqu'un, récemment, m'a rappelé qu'au début il n'avait pas ce rôle-là. C'était le "Djoker", le farceur. Il faisait des vidéos qui imitaient Nadal, Becker, Sampras. C'était drôle et bien fait. Il a arrêté. Progressivement, il a tenté de s'acheter une respectabilité.
Sinon, j'ai effectivement consacré dans le dictionnaire une entrée sur "Novax Djokovid". Il faut se souvenir qu'avant cette affaire de l'Open d'Australie, il avait déjà fait n'importe quoi lors l'Adria Tour [un tournoi caritatif organisé par le joueur dans les Balkans à l'été 2020], sans tests, sans distanciation et ponctué d'une soirée en boîte de nuit. A l'époque, il attrape le Covid et de nombreux joueurs aussi. Il dit : "Chez nous, Corona c'est juste une bière." Une semaine après, son tournoi est finalement annulé.
Cet épisode trahissait déjà certaines de ses obsessions ou croyances sanitaires limites sectaires. Son allergie au gluten qui ne l'empêchait pas d'être n° 3 mondial. Son rapprochement avec le "gourou" Pepe Imaz, un préparateur mental espagnol réputé pour faire ses longs "hugs" [câlins]. Puis, Novak a basculé pendant la pandémie. Lui-même expliquant dans des vidéos, lors du premier confinement, que l'on pouvait purifier l'eau par la pensée. Pendant ce temps, sa femme faisait ses premières vidéos reliant le vaccin et la 5G. Toute cette folie ne le dessert pas, apparemment, pour exceller dans son sport. Au contraire. Les voies de l'excellence sont impénétrables (rires).
Est-ce qu'on a déjà eu un n° 1 mondial de tennis aussi critiqué ?
Comme ça ? Non. Il y avait John McEnroe, au début des années 1980, qui était un sale gosse, qui criait sur l'arbitre. Mais ça n'avait rien à voir. C'était un vrai spectacle qui excitait les foules. McEnroe, c'est mon idole absolue. Je ne suis pas sûr que Djoko soit l'idole des enfants d'aujourd'hui. Ivan Lendl non plus n'était pas très aimé : l'air froid, venant d'un pays d'Europe de l'Est, qui contestait la suprématie des Américains... Une fois de plus, rien à voir. En revanche, le tennis ne manque pas de figure rock'n'roll. Daniil Medvedev, qui invective la foule de l'US Open et va jusqu'en finale, en 2019. "Plus vous me sifflez, plus vous me donnez de l'énergie", a-t-il dit au public. Je pense aussi à Nick Kyrgios, par exemple, qui peut être très insultant, et notamment envers Djokovic. Et là, c'est marrant, il s'est exprimé pour dire "laissons-le jouer". Il l'a presque défendu. Mais je suis certain que de par sa "punk attitude", il était obligé de ne pas être là où on l'attendait.
Que pensez-vous des positions de Nadal et Federer ? Le premier a semblé un peu circonspect, avant d'appeler à le laisser jouer. Le second reste muet.
Roger Federer n'a jamais pris des positions très fracassantes sur aucun sujet. Nadal, même dans une forme de langue de bois, a dit en revanche beaucoup de choses, qu'il a le droit d'être antivax mais il y a des conséquences. Ce que Nadal cherche à dire, de façon aseptisée, c'est tout simplement : "Djokovic est un enfant gâté et emmerde tout le monde avec ses caprices."
