Le match le plus acharné s'est déroulé avant même le coup d'envoi de l'Open d'Australie. Pendant dix jours, la star du tennis mondial Novak Djokovic et le Premier ministre australien Scott Morrison se sont affrontés devant les caméras du monde entier. Score final : une défaite humiliante pour les deux acteurs.

A l'origine, le chef de gouvernement de 53 ans préférait se tenir à l'écart de la polémique. Mais s'immiscer dans "l'affaire Djokovic" paraissait trop tentant pour cet ancien responsable marketing, toujours à l'affût d'un buzz médiatique. Le joueur serbe, connu pour son opposition à la vaccination, avait bénéficié d'un passe-droit des autorités locales pour venir défendre son titre à Melbourne, à partir de la mi-janvier.

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Poussé par la fronde populaire, Morrison décide finalement d'intervenir et ordonne l'arrestation de "Djoko" à la frontière. Le début d'un engrenage incontrôlable... "Ce n'est pas pour rien que le Premier ministre est surnommé 'Scotty from marketing', s'amuse un diplomate européen en Australie. Il adore les coups de communication qui peuvent lui rapporter sur le plan électoral, surtout quand il traverse une mauvaise passe dans les sondages. Mais en s'impliquant dans l'affaire Djokovic, il s'est royalement planté."

L'Australie et ses déboires sous les projecteurs

Dès son arrivée à Melbourne, le joueur de tennis est détenu et interrogé toute une nuit sans avocat, avant d'être placé en détention dans un hôtel miteux pendant plusieurs jours. Les projecteurs internationaux se braquent alors sur l'Australie et deux aspects controversés de sa politique : sa gestion des réfugiés et celle de la pandémie.

Ancien ministre de l'Immigration, Morrison prône une tolérance zéro pour les exilés arrivant en Australie. Ceux-ci sont parqués dans des centres de rétention, parfois pendant plusieurs années, en attendant l'expulsion. Malgré son statut, Djokovic se retrouve enfermé parmi eux. "La campagne de peur orchestrée par les autorités a sauté aux yeux avec cette séquence, estime Rodney Tiffen, politologue à l'Université de Sydney. Les Australiens attendent davantage d'humanité dans leur prise en charge, mais le gouvernement s'y oppose en brandissant la menace d'arrivées massives par bateaux."

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Les témoignages des réfugiés enfermés avec Djokovic n'arrangent pas l'image de l'Australie à l'étranger, déjà écornée par la rupture du méga contrat de sous-marins avec la France en septembre dernier, au profit des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne. Après cette trahison, Emmanuel Macron avait qualifié Scott Morrison - qui assurait avoir prévenu Paris du changement à venir - de "menteur" lors du G20... Un qualificatif qui a laissé des traces dans l'opinion. "Le contrat en tant que tel n'intéressait pas les Australiens, mais les mensonges de leur Premier ministre étalés sur la place publique ont eu un impact retentissant", souligne un observateur sur place.

Omicron et la pagaille australienne

Plus grave pour Morrison, l'affaire Djokovic met en évidence ses contradictions face au Covid-19. Pendant dix-huit mois, l'île-continent a fait le choix d'isoler ses concitoyens du reste du monde, limitant au maximum le nombre de cas et de décès (moins de 3000, pour 25 millions d'habitants). Mais, à l'automne dernier, le Premier ministre change radicalement de stratégie et met fin à toutes les restrictions, estimant qu'il faut désormais "apprendre à vivre avec le virus".

Le variant Omicron, ultra-contagieux même chez les vaccinés, est alors libre de faire des dégâts : explosion des cas, hôpitaux débordés, paralysie de l'économie, pénurie de tests Covid... "Dans l'opinion, l'affaire Djokovic résonne avec la gestion d'Omicron par le gouvernement, mélange d'improvisation et d'incompétence, souligne Rodney Tiffen. Les ratés logistiques provoquent une immense frustration à tous les niveaux et le gouvernement se trouve en très mauvaise posture."

Un revers difficile à digérer pour Scott Morrison, qui joue sa survie politique lors de législatives en mai. Après l'affaire Djokovic, les sondages donnent près de 10 points d'avance à ses adversaires travaillistes. Certes, le n° 1 mondial ne pourra pas disputer l'Open d'Australie, mais il savourera peut-être sa revanche dès le printemps, si Morrison est battu.