Aujourd'hui, le tribunal se perd dans le traitement du courrier. Oui, le suivi des lettres adressées à François Fillon, que ce soit au domicile de Beaucé, ou à la mairie de Sablé, dont il fut longtemps le premier magistrat. Cela faisait partie des attributions de Penelope Fillon, à entendre cette dernière, que de traiter les demandes d'habitants de la circonscription, en relation avec le reste de l'équipe de son mari.
La dame les transmettait "avec ses instructions" à la fidèle secrétaire de son mari, Sylvie Fourmont, puis les courriers partaient en direction d'une autre assistante de Fillon. "Mais à quoi servaient les indications que vous donniez ? J'essaie de comprendre ce que vous faisiez, je n'arrive pas à cerner votre rôle", interroge la présidente.
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Les lettres concernent parfois Fillon le maire, ou d'autres fois Fillon le député, Fillon l'ancien premier ministre, voire Fillon le candidat à la tête du parti. Cela surprend la présidente. Mais François Fillon insiste: tout cela est parfaitement autorisé, tant que l'assistant parlementaire ne participe pas à une campagne électorale menée par son député.
Livraison du courrier ou réponses à y apporter?
"Madame Fourmont, qui connaissait bien les habitudes de votre mari, avait besoin de vous pour gérer tout ça ?", demande encore la présidente. "Oui c'était utile pour elle", répond Madame. Sur les courriers de réponse signés du député, jamais les initiales de Penelope Fillon ne figurent. Contrairement à celles des autres assistants parlementaires. Mais ce n'est pas significatif, rétorque Fillon.

L'épouse de François Fillon, Penelope Fillon, le 23 mars 2017 dans les studios de "L'emission politique" sur France 2
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Voilà que le procureur du parquet national financier rappelle qu'il existe dans le dossier des e-mails éclairants de Penelope Fillon, toujours adressés à la même secrétaire: "Est-ce que je peux passer vous donner le courrier, François a encore oublié de vous l'apporter". Ou encore: "J'ai du courrier que François a oublié de prendre, je peux passer et on peut déjeuner ensuite". La preuve selon le parquet que l'épouse assurait plutôt la livraison des lettres que le traitement des réponses à y apporter.
Les avocats de la défense s'emportent. Pour Penelope Fillon, il s'agissait de "discuter" avec la secrétaire pour envisager les sujets liés aux demandes et les suites à y donner. Sinon, le chauffeur aurait apporté tout ça lui-même. Son rôle essentiel, rappelle-t-elle, c'était de maintenir le lien de l'élu Fillon avec la Sarthe. Mais aussi avec la nouvelle circonscription, une fois son mari élu à Paris, en 2012.
"J'ai appelé pour avoir des éléments"
Une grande partie de l'audience a été consacrée à l'examen de dizaines de lettres, de mails, de demandes émanant de personnes de tous horizons et adressés à François Fillon, versés par la défense et censés prouver que Penelope Fillon a effectué un travail bien réel au profit de son mari. A chaque fois, la présidente sollicite le couple pour tenter de comprendre de quelle manière la requête est passée entre les mains de Madame, et quelle a été la réponse apportée au nom de Monsieur.
Elle intervient par exemple pour l'éloge funèbre d'un maire, prononcée par François Fillon. "Il était conseiller général, j'ai appelé sa famille et le conseil général pour avoir des éléments, des dates sur sa vie, et je les ai donnés à François pour son discours", se souvient Penelope Fillon.

Marc Joulaud le 6 février 2012 à Sablé-sur-Sarthe
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Les documents parfois à peine lisibles ressurgissent du passé. Voici une demande de mutation du mari d'une habitante de Sablé, redirigée vers la mairie occupée désormais par Marc Joulaud, l'ancien suppléant qui emploiera lui aussi Penelope Fillon et se retrouve sur le banc du tribunal pour y être jugé. Un souhait pour une inscription au lycée ou dans un collège, et la réponse par mail sur la suite qui a été apportée. Une soirée dans une maison de retraite, une organisation de jumelage ou de visite d'étude avec le village où Penelope Fillon est née, au Pays de Galles. Voilà une lettre d'une dame en novembre 1999, qui écrit à la mairie de Sablé pour des problèmes d'indemnisation de ses parents; Fillon répond quelques jours pour dire qu'il transmet au secrétariat d'Etat aux Anciens combattants. Avec l'intervention de Penelope Fillon, assure la défense.
La "représentante" de son mari, jamais son "assistante"
La presse locale évoque la "représentante" de son mari, jamais son "assistante" parlementaire. Mais un jour Fillon utilise le fameux mot, se souvient une dame qui organisait des concours équestres et qui a signé une attestation en faveur de l'épouse de l'ancien candidat à la présidentielle. Ce jour-là, Penelope Fillon remplace son mari au pied levé. "Je vous laisse mon assistante", aurait dit Fillon avant de quitter les lieux pour une urgence.
Au fil des lettres et des demandes lues par le tribunal, le rôle de Penelope Fillon ne saute pas forcément aux yeux. "Je ne comprends pas très bien, je cherche le sens", se demande à haute voix la présidente du tribunal. Elle s'interroge sur une lettre d'une grand-mère, assortie de relances à François Fillon par mail. "Vous n'êtes pas en copie, je ne vois pas quelle est votre intervention là-dedans". Penelope Fillon n'a pas accès à la boîte mail de son mari à l'Assemblée mais si, elle l'assure, elle bien a joué un rôle dans le traitement de ce dossier.
La présidente repose la question à nouveau: "Sylvie Fourmont est très expérimentée. Elle doit savoir comment on traite ce genre de courrier assez générique. Elle a vraiment besoin de vous ?" Cette fois-ci, c'est Fillon qui répond : "Grâce à Penelope, je suis au courant des courriers importants". "Mais votre secrétaire ne pouvait pas vous en parler, de ces courriers ?" "Elle a des qualités, mais pas celle-là", répond l'ex-Premier ministre.
La présidente: "Maintenant on note un rôle politique..."
Le procureur pose la bonne question : "Et si vous n'aviez pas été assistante parlementaire de votre mari, vous auriez quand même transmis le mail ou pas ? "Oui", admet Penelope Fillon. Simple épouse ou assistante parlementaire rémunérée à ce titre, telle est la question. Elle finit par l'admettre, en fin de séance : "je pense que tout est tellement mélangé que c'est impossible de dire ce que j'ai fait en tant qu'épouse ou en tant qu'assistante, tout ce que j'ai fait c'est travailler et aider les gens", finit-elle par lâcher. Mais la rémunération, elle, est censée payer les services d'une assistante parlementaire, pas d'une épouse.
Fillon corrige mais on sent que la défense rame. "Je vous ai dit que de nombreux parlementaires travaillaient avec leur conjoint, je ne les ai jamais entendus les présenter comme assistant parlementaire".
Penelope Fillon intervenait aussi pour réserver des places à un meeting pour la présidence de l'UMP, l'ancêtre de LR. On est bien loin de la Sarthe, relève la présidente: "Je note une évolution. Au début il s'agissait de maintenir le lien avec la Sarthe, après avec la circonscription de Paris, et maintenant on note un rôle politique". L'avocat de madame s'énerve : "Cela a toujours été politique"... Et ce monsieur qui écrit à Fillon du Tarn-et-Garonne ? "Je ne vois pas le lien", souligne encore une fois la présidente. "J'ai été 5 ans Premier ministre", répond Fillon. "Oui mais qu'apporte Madame Fillon au traitement de ce courrier ?"
Les RG croisés sur le parking
La presse, les préfets, les Renseignements généraux... Les institutions pivots de la société ont été à l'honneur de ce 4e jour du procès de François Fillon, mais pas vraiment pour leur rendre hommage. "Quand je vois aujourd'hui le travail des RG, je me dis que c'est une bonne chose que mon gouvernement les a supprimés..." Confronté au témoignage d'un ancien policier des Renseignements généraux (ancêtres de la DGSI) de la Sarthe, qui dit n'avoir jamais su que Penelope Fillon était l'assistante parlementaire de son mari, François Fillon soupire.

François Fillon, le 5 mars 2019 à Genève
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Son avocat en rajoute : ce policier ne croisait l'élu que sur un parking sarthois, le policier se garait à côté de Fillon. Les deux hommes échangeaient quelques mots à l'occasion. Les propos du flic ont été remis en cause dans le dossier par ceux des préfets du département. Pas très sérieux tout ça.
La présidente Nathalie Gavarino a ressorti de l'épais dossier les témoignages des uns et des autres, et en relit une partie: que savaient-ils exactement du rôle de Penelope Fillon auprès de son mari ? Si le policier des RG voit sa parole remise en cause par une défense qui ne veut rien laisser passer, les anciens préfets de la Sarthe et les collaborateurs de François Fillon également, mais par les procureurs, tout aussi offensifs. A la longue, c'est fastidieux. Chacun tient ses positions ; on n'a pas bougé d'un millimètre depuis que les juges d'instruction ont refermé le dossier.
La présidente: "Il n'y avait pas doublon?"
Qu'en est-il de ce préfet qui salue "l'intérêt et l'implication" de Penelope Fillon dans la Sarthe ? Il avait fait partie du cabinet de François Fillon à Matignon, soulève un des deux substituts, pour en récuser l'objectivité. Oui mais il a commencé son parcours chez Lionel Jospin, objecte immédiatement l'ancien Premier ministre. Histoire de montrer que l'homme en question ferait preuve d'une réelle neutralité.
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Le match se rejoue à plusieurs reprises pendant l'audience. Les témoignages des assistants parlementaires de Fillon sont relus et commentés par chaque partie. Ainsi celui de Nathalie Blain, qui a oeuvré aux côtés du député entre 1997 2002, et quelques mois pour Marc Joulaud. Elle travaillait essentiellement pour la fédération du RPR de la Sarthe. Un membre du cabinet de Fillon, Pierre Molager, en était lui-même responsable.
Nathalie Blain dit s'occuper de faire le relais entre le député, qui était surtout à Paris, et la fédération RPR de la Sarthe. "Je recevais des habitants", a-t-elle témoigné. Mais Penelope Fillon aussi. La présidente: il n'y avait pas doublon entre vous et Nathalie Blain ? Non, répond l'ancien Premier ministre. "Penelope Fillon intervenait uniquement sur les cantons ruraux de la circonscription, la partie urbaine du Mans étant gérée par madame Blain". Le procureur s'étonne du fait les deux personnes chargées de l'ensemble de la circonscription ne se parlent pas. Un mystère de plus que la présidente aimerait bien cerner...
