Depuis plus de deux heures, François Fillon trépigne sur le banc des prévenus. Sa femme Penelope est interrogée sur son emploi de conseillère littéraire de la Revue des Deux Mondes en 2012 et 2013 qui lui vaut d'être jugée aujourd'hui pour complicité et recel d'abus de biens sociaux. Elle est soupçonnée d'avoir bénéficié d'un poste de complaisance, ce qu'elle nie. Comme souvent depuis le début de son procès, elle se défend difficilement, péniblement. Son mari, lui, est son meilleur avocat.
"Chacun comprend bien que si Penelope n'avait pas été mon épouse, elle n'aurait pas eu à répondre à une seule de ces questions", martèle-t-il devant la 32e chambre du tribunal de correctionnel de Paris. "Est-ce que vous connaissez beaucoup de salariés poursuivis pour avoir attendu six mois avant de dire à leurs employeurs qu'ils n'ont pas suffisamment de travail ? La vérité, c'est que des salariés placardisés, il y en a dans toutes les entreprises françaises et c'est quand même aux employeurs de veiller à donner suffisamment de travail à leurs employés."
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Retour en mai 2012. Dans l'entre-deux tours de la présidentielle, Penelope Fillon prépare l'après-Matignon. "Après cinq ans sans travail (d'assistante) parlementaire, je me suis dit que c'était peut-être le moment de faire quelque chose", explique ce jeudi à la barre la femme de l'ex-Premier ministre. C'est son mari qui se charge de lui trouver un job auprès d'un de ses amis, Marc Ladreit de Lacharrière. Ce sera un poste de conseillère littéraire pour la Revue des Deux Mondes. En CDI, pour 5000 euros bruts, 3944 nets. 135 000 euros au total. Elle a "accepté" ce montant "généreux" sans rien "demander", rien "négocier". Comme un air de déjà-vu, elle qui a fourni des réponses similaires quand il était question de son poste d'assistante parlementaire de son mari ou du député Marc Joulaud, lui aussi jugé.
"Pas prise au sérieux"
Penelope Fillon n'appartient "pas du tout" au petit monde littéraire parisien. Mais elle est une "personne qui aime la littérature". Une personne qui l'a étudiée, en Angleterre, avant son mariage. Plutôt un "travail de sensibilité" que des "études statistiques". Quand elle est embauchée, cette revue "très intellectuelle" voit alors ses ventes s'éroder. Pour conseiller Marc Ladreit de Lacharrière, l'objet de son contrat, tous deux conviennent de se rencontrer régulièrement au domicile des Fillon. Environ une fois par mois au début. Puis, toutes les 5 à 6 semaines. Puis, plus rien. Le milliardaire ne se présente plus chez eux.
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"Pendant un certain temps, je me suis dit qu'il était très occupé, j'aurais sans doute pu me manifester. Je ne me serais pas permise de le déranger, j'aurais dû." Face à elle, la présidente, tenace, insiste. "Jamais vous n'avez dit qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas et que vous n'avez pas assez de travail ?" "C'est un défaut de caractère. Je pensais qu'il savait que je voulais un vrai travail. Je crois qu'il ne m'a pas prise au sérieux et qu'il pensait que je voulais faire quelque chose en dilettante", répond la principale intéressée. Ladreit de Lacharrière aura confié à deux personnes interrogées pendant l'instruction qu'il l'aurait embauchée car elle s'ennuyait.
"Ce contrat ne correspond à aucune réalité"
Le rédacteur en chef du titre, Michel Crépu, a apporté quant à lui un témoignage accablant au cours de l'enquête. "Au sein de la revue littéraire, il n'y a jamais eu de conseiller littéraire. C'était moi qui m'en occupais. J'ignorais complètement qu'elle avait bénéficié d'un contrat de travail, cela n'a aucun sens, jamais elle n'a exercé ces fonctions. Ce contrat ne correspond à aucune réalité", a-t-il expliqué. Il reconnaît néanmoins qu'il a reçu et publié deux fiches de lecture de Penelope Fillon. L'intéressée assure qu'elle en a écrit neuf autres qui ne se retrouveront jamais dans la revue, pour une raison qu'elle dit ignorer. Dans un mail versé au dossier, une employée a estimé en des termes très durs: "J'ai commencé à lire et j'ai arrêté : vraiment pas bon. Elle ne peut pas se trouver un amant au lieu de nous faire chier". Des exclamations parcourent la salle d'audience. "S'ils avaient voulu que je démissionne, j'aurais démissionné", assure l'ex-rédactrice en herbe, qui se dit "blessée".
Reste une dernière question, et non des moindres: comment Penelope Fillon a-t-elle réussi à gérer sa double vie professionnelle ? Car au bout de deux mois à la Revue des Deux Mondes, elle redevient aussi l'assistante parlementaire de son mari réélu. "Je travaillais le soir ou tôt le matin, et les week-end. Je pouvais m'organiser pour faire le travail demandé", se défend-t-elle. Difficilement. Comme souvent.
