La pandémie de Covid 19 a parfois du bon, en rendant difficile, à la veille de l'élection présidentielle, l'évaluation des politiques publiques et la mise en oeuvre des promesses faites en 2017. Le bilan 2021 de l'immigration et de l'asile, présenté ce jeudi par le ministère de l'Intérieur, en est un exemple parfait alors que le sujet est au coeur de bien des débats électoraux. Compliqué, pour les adversaires d'Emmanuel Macron, d'attaquer le président sortant sur son incapacité à maîtriser les flux migratoires quand ces derniers sont fortement réduits en raison de la crise sanitaire. Complexe de lui reprocher de ne pas éloigner davantage les personnes en situation irrégulière quand l'absence de vols internationaux empêche la mise en oeuvre des reconduites à la frontière. Pourtant, quelques éléments montrent que le gouvernement est loin d'avoir atteint son but sur plusieurs points dont il avait pourtant fait la pierre angulaire de son action.

Globalement, le bilan statistique réalisé par la direction générale des étrangers en France montre une année 2021 encore fortement bouleversée par les effets de la pandémie. L'élément le plus visible est la baisse encore très importante des demandes de visas de court séjour par rapport à 2020, qui était déjà une année morose (-10,6%). Ni les touristes, ni les visiteurs n'ont fait leur retour au cours des derniers mois. Résultat, la France ne délivre plus qu'un peu plus de 500 000 visas de ce type contre plus de 3,5 millions avant la crise. Même impression de maîtrise de la demande d'asile qui recommence à progresser mais reste à un niveau très inférieur à celui de 2019, avec 104 577 premières demandes, contre 138 420 à l'époque.

Les capacités d'hébergement engorgées

L'examen plus détaillé des chiffres montre cependant que le bilan d'Emmanuel Macron et de Gérald Darmanin, son ministre de l'Intérieur, est moins glorieux qu'il n'y paraît. Et que la pandémie n'explique pas tout. Ainsi, en matière de demandes d'asile, les chiffres restent à des niveaux suffisamment élevés pour engorger les capacités d'hébergement et contribuer à l'apparition de campements informels dans la plupart des grandes villes de France, conduisant à un cycle sans fin de démantèlements et de reconstitutions. Et si l'Ofpra a amélioré ses délais de traitement, ceux-ci sont, lorsqu'on les combine avec l'examen de l'appel par la Cour nationale du droit d'asile, encore très loin du fameux objectif de six mois pour une décision, déjà fixé sous la présidence de François Hollande et repris par Emmanuel Macron mais jamais atteint.

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Autre point sur lequel la tendance ne change pas : la part des demandes "secondaires" Dublin qui reste très importante. 30% des personnes qui déposent une demande en France l'ont déjà fait dans un autre pays européen dont elles ont été déboutées. Un "tourisme" de l'asile, selon l'expression en vogue à Beauvau, qui se poursuit en dépit des appels répétés du chef de l'Etat à réformer le règlement de Dublin. Mercredi encore, lors de sa prise de parole devant le Parlement européen, il a présenté cette réforme comme l'une des ambitions-clés de la présidence française de l'Union européenne.

Le président français Emmanuel Macron au Parlement européen, le 19 janvier 2022 à Strasbourg

Le 19 janvier, au parlement européen, Emmanuel Macron au Parlement européen, a plaidé pour une réforme du système de Schengen et du règlement de Dublin.

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Autre exemple d'échec, la question des éloignements des personnes en situation irrégulière. Depuis 2017, le chef de l'Etat et ses ministres de l'Intérieur successifs, n'ont cessé de promettre une hausse des reconduites à la frontière, via une accentuation de la pression sur les pays d'origine réticents à délivrer des laissez-passer consulaires. La nomination d'un ambassadeur spécial chargé de cette question au début du quinquennat n'a pas eu d'effets visibles. Plus récemment, la France a annoncé qu'elle réduisait de moitié la délivrance de visas des ressortissants algériens et marocains et d'un tiers ceux des Tunisiens tant que ces pays ne coopéraient pas davantage sur les laissez-passer. Une menace qui a porté ses fruits à l'égard de la Tunisie, beaucoup moins avec les deux autres pays. Le Maroc a, en outre, fermé ses frontières pour cause de Covid de manière quasi-permanente. "Il y a eu un effet qualitatif plus que quantitatif", indique-t-on pudiquement place Beauvau. Et d'ajouter : "La pression se poursuit". Il ne faudrait pas exclure de nouvelles mesures dans les prochaines semaines.

Tous pays confondus, le nombre d'éloignements vers des pays tiers (hors de l'Union européenne) s'élève à 7878, certes en hausse par rapport à 2020, mais plus de moitié moindre par rapport à 2019 (15 748). La fermeture des frontières et le refus de certains expulsés à se soumettre à un test Covid qui empêche leur reconduction dissimulent un vrai échec diplomatique. D'où la volonté, également affichée mercredi par Emmanuel Macron, de réformer le règlement Schengen pour limiter les entrées irrégulières sur le territoire européen et in fine français.

Une remontée quasi inéluctable des flux migratoires

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Pour le chef de l'Etat, il y a d'autant plus d'enjeu qu'un ralentissement de l'épidémie et une reprise des échanges internationaux conduiront quasi inévitablement à une remontée des flux migratoires. Déjà, en 2021, un frémissement a été observé en matière d'immigration légale à travers les visas de long séjour, qu'ils s'agissent des étudiants ou des professionnels, qui ont quasiment retrouvé leur niveau de 2019. En outre, apparaissent des phénomènes nouveaux, comme celui des small boats à la frontière maritime franco-britannique, où 52 000 tentatives de traversées, dont 28 000 réussies, ont été enregistrées au cours des douze derniers mois. Des phénomènes qui ont une très forte visibilité et un impact très fort sur l'opinion publique.

Nul doute que, dans les prochaines semaines, les adversaires d'Emmanuel Macron à la magistrature suprême tenteront d'utiliser ces éléments pour montrer son incapacité à traiter cet enjeu. Avec le risque qu'une nouvelle fois, la question migratoire soit abordée à coups de déclarations péremptoires et de fausses bonnes idées. Le chef de l'Etat aura lui beau jeu de rétorquer que la pandémie l'a freiné dans ses ambitions et qu'il ne pourra avancer que dans un contexte européen.