A l'époque, il avait hésité. En 2018, Emmanuel Macron se demande s'il doit accueillir à Marseille l'Aquarius et ses 630 migrants. Son ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, menace déjà de mettre la clé sous la porte. Il passe un week-end au téléphone avec le président, pour l'empêcher de craquer, pour le dissuader d'accepter. Le navire est finalement accueilli en Espagne, les discussions se poursuivent néanmoins autour de l'accueil des réfugiés. Pendant le mois d'août, Gérard Collomb observe que le sujet, qui relève de sa compétence, est passé entre les mains de l'Elysée, où il redoute certaines influences, par exemple à la cellule diplomatique - Alice Rufo fait ainsi entendre une sensibilité qui n'est pas la sienne. Faut-il ouvrir un hotspot, un centre fermé, dans l'Hexagone ? Dans Le Point, dimanche, Gérard Collomb affirme même : "Si je laisse se réaliser l'installation de ce centre de contrôle, je me sentirai plus tard responsable des actes qui pourraient entraîner la mort de personnes. C'est pourquoi, deux jours plus tard, je décide de démissionner."
Réécriture de l'histoire ? Ce qui est certain, c'est que le premier ministre de l'Intérieur de la présidence Macron n'a cessé de se heurter aux ambiguïtés de la majorité présidentielle, et d'abord de son chef, dès lors qu'il s'agit d'immigration. Et qu'une démission l'a titillé plusieurs fois : quand il peine à faire passer sa circulaire qui doit permettre aux agents de l'administration de se rendre dans les centres d'hébergement pour migrants afin de les recenser ; quand le groupe LREM le convoque quasiment à une réunion de groupe pour lui dire tout le mal qu'il pense de sa loi asile immigration. "Je croyais qu'Emmanuel Macron était mon meilleur ami, finalement j'étais peut-être le dernier des naïfs", confiera Gérard Collomb dans La nuit tombe deux fois, de Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet (Fayard, 2022).
Le vendredi 11 novembre, le télescopage est spectaculaire. Alors que l'Ocean Viking accoste à Toulon, Gérard Collomb tweete : "L'accueil en France de l'Océan Viking marque un tournant dans la politique d'immigration en France." Soit exactement la même chose qu'un certain Eric Zemmour, qui déclare : "Il y aura un avant et un après." Les arguments qu'Emmanuel Macron avançait en septembre 2018 pour justifier que la France n'accueille pas l'Aquarius sont exactement ceux que soulignent aujourd'hui tous les responsables qui, de LR au RN, s'insurgent : "Je suis conscient des tensions qui existent aussi dans notre pays, disait alors le président. Si je me mets à dire 'la France devient le port d'accueil de tous les bateaux qui partent d'Afrique', d'abord ça n'est pas une solution à laquelle je crois et ensuite ça n'est pas soutenable même politiquement en France pour nos propres équilibres." Ce n'est pas assez clair ? "L'humanisme, ça n'est pas le bon sentiment, ajoute-t-il. Les bons sentiments faciles (...) sont sans lendemain et si je suivais cette voie, elle ferait basculer le pays vers les extrêmes."
Darmanin : convaincre que la situation est exceptionnelle
Ce qu'un ministre venu de la gauche avait refusé de faire, un ministre venu de la droite doit donc l'accepter. Les situations ne sont pas exactement comparables, souligne la place Beauvau : l'Ocean Viking avait fini par pénétrer dans les eaux territoriales françaises, ce qui ne fut jamais le cas de l'Aquarius. Mais Gérald Darmanin sait que le juridique ne saurait suffire à régler le problème politique que ce bateau pose à l'opinion française, en tout cas à une partie d'entre elle. Sa réponse se veut donc politique. S'il a pointé l'attitude "non professionnelle" des autorités italiennes, c'est parce qu'Emmanuel Macron a insisté pour que soit utilisé le terme. Ensuite, il a demandé aux avions de la PAF (police aux frontières) de se tenir d'ores et déjà prêts pour que soient immédiatement expulsés ceux des rescapés qui n'auront pas le droit de déposer une demande d'asile. Tous ont subi un examen de santé puis un entretien avec la DGSI, afin que soient repérés les passeurs qui se trouveraient parmi eux. Enfin, une réunion exceptionnelle des ministres de l'Intérieur se tiendra avant le prochain conseil européen des chefs d'Etat et de gouvernement de décembre : des mesures à prendre si un gouvernement ne respecte pas de nouveau ses obligations seront discutées. Emmanuel Macron veut aussi envisager d'autres rétorsions en cas de récidive (la France a suspendu l'ensemble des relocalisations de quelque 3 500 réfugiés au bénéfice de l'Italie). L'idée est simple : tenter de convaincre que la situation est exceptionnelle et donc qu'elle ne se renouvellera pas.
C'est un mauvais terrain pour Emmanuel Macron, dont il sort toujours perdant, parce qu'il pointe plus que tout autre les contradictions de sa pensée et les limites de sa méthode. Le zigzag semble être le fil directeur, on conviendra qu'il en existe de plus efficace sur un thème si sensible aux yeux de l'opinion. "Quoi ! Des cohortes étrangères feraient la loi dans nos foyers", disait déjà la Marseillaise dans son troisième couplet...
Lors d'une réunion de ministres, pendant son premier quinquennat, Emmanuel Macron fait, en présence de l'auteur, l'éloge d'une note que le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration Didier Leschi a publiée pour la Fondapol : il y est écrit que la France offre le système juridique et social le plus généreux d'Europe pour les réfugiés. Le directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, Pascal Brice, tord le nez - bientôt, il claquera la porte, ce qui ne l'empêchera pas de se voir proposer une place sur la liste de la majorité présidentielle aux élections européennes.
En 2018, le projet de loi sur l'asile et l'immigration crispe la majorité au point qu'il est largement amendé. A l'arrivée, "un gloubi-boulga", selon la formule d'un acteur de l'époque, qui, on se demande pourquoi, montrera très vite ses limites. L'histoire se répète-t-elle ? Gérald Darmanin prépare un projet de loi répressif sur l'immigration avant de l'élargir et de proposer, avec Olivier Dussopt, que soient traitées les questions liées à l'immigration de travail. "Un texte ne portant que sur le régalien aurait été jugé trop policier, un texte ne portant que sur l'immigration de travail aurait été considéré trop naïf, on a trouvé un bon équilibre", estime le ministre de l'Intérieur, qui se fait fort de trouver une majorité pour adopter, début 2023, le projet de loi. Il se laisse la possibilité de l'amender, par exemple en limitant le nombre de régularisations si telle est la demande de LR.
Ce quinquennat tout entier n'est pas à un zigzag près. Emmanuel Macron a donc recalé une Première ministre issue de la droite (Catherine Vautrin) pour en nommer une de sensibilité de gauche en mai (Elisabeth Borne), pour tendre la main à LR en octobre avant, le mois suivant, de prendre une décision que la droite condamne fermement. Entre les "y'a qu'à, faut qu'on" et les belles âmes, le chemin s'avère difficile à trouver. Sinueux, en tout cas.
