C'est une lecture indispensable à un mois et demi de la présidentielle que ce livre-enquête remarquable, La nuit tombe deux fois, écrit par les talentueux Corinne Lhaïk (hier à L'Express, aujourd'hui à L'Opinion) et Eric Mandonnet (rédacteur en chef des pages politiques de L'Express). Publié chez Fayard le 24 février, l'ouvrage ressemble à un récit d'apprentissage. On y découvre la façon dont Emmanuel Macron, ex-banquier devenu candidat à la présidentielle en 2017 obsédé par les questions économiques, convaincu que l'émancipation par le travail est la clef de tout, finit par apprendre, comprendre que dans la vie d'un président les sujets régaliens s'imposent et ne peuvent être balayés d'un revers de main. Dans la troisième et dernière partie des extraits que L'Express publie, il est question d'un jour où tout a basculé dans l'esprit du président. Un déplacement à Maubeuge, dans un quartier prioritaire, et des rencontres marquantes avec des interlocuteurs qui lui décrivent ce qu'il ne pouvait imaginer.
"Bouche-toi les oreilles"
La date est passée inaperçue, c'est pourtant un jour qui va compter plus que beaucoup d'autres dans le quinquennat. 8 novembre 2018, collège Jules-Verne à Maubeuge. Emmanuel Macron, escorté du ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, discute avec enseignants et élèves d'un établissement de l'Épinette, l'un de ces quartiers que l'État a désignés comme prioritaires pour tenter de mieux les accompagner. Il déjeune à la cantine. La principale lui explique que le communautarisme peut être d'autant plus inquiétant qu'il n'est pas violent. Elle raconte ce père qui emmène son fils à l'école dans une Renault Espace pendant que la mère et la fille suivent en marchant. Détail qui n'en est pas un : c'est la soeur qui porte le cartable du frère. Elle cite le cas de ce petit garçon qui refuse de serrer la main de son professeur parce que c'est une femme. Elle décrit l'absentéisme scolaire pendant le ramadan, les pressions de certaines familles sur les professeurs au moment d'aborder des parties du programme. "Bouche-toi les oreilles" : on lui parle d'enfants sommés d'échapper à la musique profane. Le président et ses collaborateurs, c'est l'un d'eux qui l'admet, sont "sur le cul".
En écoutant d'autres personnalités de la ville, il prend conscience qu'un écosystème peut remplacer le système républicain. La déscolarisation ici n'est pas une pratique marginale. Dans la foulée de la visite présidentielle, le ministère de l'Éducation envoie discrètement un conseiller mesurer la réalité et l'étendue de ces phénomènes. Vingt-deux mois plus tard, à l'issue de son discours des Mureaux sur le séparatisme, Emmanuel Macron remarque : "Allez à Maubeuge. J'y étais il y a quelques mois, dans une école. Je peux vous dire que la directrice donne très précisément le nombre d'enfants déscolarisés."
Pour lui, longtemps, ce ne fut pas un sujet. Lors de sa première campagne présidentielle, on lui promet un châtiment régalien, il répond à l'identitaire par l'économique, à l'assignation à résidence par l'émancipation sociale, au rétrécissement national par l'espérance européenne. Et il l'emporte, ce qui incite rarement à remettre en question ses certitudes. La transcendance n'est pas un gros mot, au contraire il en apprécie les mystères ; la religion, celle de chacun, celle des autres, n'est pas un problème.
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L'identité heureuse est à ranger dans le placard des chimères. Le regard d'Emmanuel Macron sur la situation française et sur l'influence, la manipulation plutôt, à laquelle se livrent des leaders étrangers dans certaines villes s'aiguise. Le danger n'est pas que des banlieues ressemblent aux quartiers pakistanais de Londres, où les communautés vivent entre elles, il est que s'impose la volonté de peser sur les quartiers. Certes, le voile n'est pas un sujet majeur à ses yeux - "ça ne me regarde pas", répond-il un jour -, mais il se rend compte que la situation est autrement plus grave qu'il ne l'imaginait. Cocktail qui peut se révéler explosif : à Marseille, une ville qui lui tient tant à coeur, il apprend que des piscines sauvages sont installées sur les terrasses des quartiers nord, aux mains des dealers et des salafistes.
