Vendredi, au commissariat de Rambouillet (Yvelines), une fonctionnaire de police est rentrée de pause quand un assaillant lui a asséné deux coups de couteau à la gorge. Cette mère de famille de 48 ans a succombé à ses blessures, quand l'assaillant, Jamel G., a été abattu par les forces de l'ordre. Le Premier ministre Jean Castex prend part ce samedi après-midi à une réunion à Paris avec les services et ministres concernés sur les "suites qu'il convient de donner" à ce nouvel attentat.
"Nous ne céderons rien", a-t-il répété un peu plus tôt aux policiers de Toulouse à qui il rendait visite. Les forces de l'ordre le savent : elles sont devenues la cible de ces attaques depuis plusieurs années. Ancien officier supérieur des renseignements extérieurs et directeur de recherche au sein du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), Alain Rodier explique à L'Express pourquoi les forces de l'ordre, et plus généralement tous les représentants de l'Etat, sont une cible de choix.
L'Express : Pourquoi les forces de l'ordre sont-elles la cible de ces attaques ?
Alain Rodier : Plus nous avançons et plus j'ai l'impression qu'il y a une ambiance de pré-guerre civile qui est en train de se mettre en place. Dans toute guerre civile, l'adversaire du "révolutionnaire" va s'en prendre aux représentations de l'État. En première ligne se trouvent les policiers qui portent un uniforme, mais aussi les agents administratifs. Si l'on prend l'exemple de Rambouillet, l'individu n'a pas fait de différence entre le personnel administratif et les policiers. C'est le symbole qui a été visé.
Plus globalement, nous assistons quasiment tous les jours à de véritables embuscades dans lesquelles tombent des patrouilles de police. Cela participe à cette ambiance délétère de pré-guerre civile. Certes, ce ne sont pas des actes "terroristes" mais je pense que cette définition commence à être un peu surfaite. Entre la petite voyoucratie et l'islam radical, la frontière est floue. La plupart des terroristes islamistes étaient des petits voyous de banlieues.
Par ailleurs, les policiers ne sont pas les seuls à être pris pour cible. On note aussi un accroissement d'embuscades contre les pompiers - qui ne sont pas armés. Parmi les autres symboles de l'Etat, on compte aussi les enseignants à l'instar du professeur Samuel Paty. Enfin, je pense aux élus de terrain comme les maires des petites villes qui courent également des risques. La raison est simple : ils représentent l'Etat qu'abhorrent ces adversaires révolutionnaires.
S'attaquer aux symboles de l'État, est-ce un phénomène nouveau ?
Ce n'est pas un phénomène nouveau. Le terrorisme a toujours été une méthode de combat du faible au fort. On va taper là où l'adversaire et la société ne peuvent pas se défendre. S'ils ne peuvent plus attaquer les commissariats, ne vous inquiétez pas, ils attaqueront des cibles molles : les écoles, les hôpitaux... Ce qu'ils ont sous la main. L'acte terroriste est fait pour terroriser. Ces actes sont commis là où une opportunité se dévoile. Il n'y a aucun endroit qui est sûr par rapport au phénomène terroriste. Ils tapent où ils peuvent.
À la différence des grands attentats de 2015 - 2016, où les assaillants avaient des contacts en Syrie avec l'État islamique, les individus passent beaucoup plus par des initiatives individuelles aujourd'hui. Ces dernières sont influencées par l'idéologie qui circule sur la toile. Certes, Daech et Al-Qaida existent toujours, mais ça ne les intéresse plus de faire des attaques similaires à celle du Bataclan. Pour le moment, ils s'occupent des théâtres de guerre sur lesquels ils sont extrêmement performants, notamment dans le Sahel.
Alors que le tueur de Rambouillet semble s'être radicalisé en avril 2020, le confinement a-t-il encouragé une forme de radicalisation ?
Peut-être pas la radicalisation, mais le confinement a entraîné une exacerbation des sentiments certainement. En effet, les gens ont du temps devant eux. Il suffit de se plonger dans les textes sacrés et on voit qu'il y a des choses bien spécifiques. Il s'agit là d'un facteur supplémentaire, mais ce n'est pas fondamental. Il y a une ambiance délétère "pré-révolutionnaire" dont je vous parlais tout à l'heure et qui se traduit aussi à l'étranger. Regardez au Pakistan où les autorités françaises viennent de demander aux ressortissants français d'évacuer le pays. C'est inquiétant.
À cela, s'ajoutent aussi les déclarations des responsables politiques algériens à l'heure actuelle qui sont inamicales envers la France. Ces réactions surviennent à la suite des propos du président Emmanuel Macron concernant les caricatures en octobre dernier. Je ne dis pas qu'il a eu tort de le faire, mais ça a eu des conséquences. Tout cela participe à l'idéologie révolutionnaire que nous connaissons sur notre territoire et c'est pour ça que des individus - qui ne font pas partie d'un réseau commandé depuis l'étranger - décident de passer à l'acte.
Que pensez-vous du souhait du ministre de l'Intérieur de renforcer la sécurité aux abords des commissariats ?
Quand j'entends les consignes du ministère de l'Intérieur, ça me fait peur. Le risque, c'est de voir s'ériger des forts Alamo. Les policiers vont bien se garder, mais qui va garder les citoyens ? S'il faut installer des sentinelles devant chaque commissariat de police, ça va monopoliser des effectifs - ce que l'on n'a pas actuellement. Conséquences : on va donc retirer du terrain ceux qui participent à la sécurité publique.
Encore une fois, c'est sur le principe que ça me fait peur. Sur la question de la sécurité technique, elle s'était améliorée avec la création de fameux sas pour limiter l'accès des commissariats. Mais d'après ce que j'ai compris, l'adjointe administrative de Rambouillet a été bloquée dans ce sas où elle s'est retrouvée seule avec l'assaillant. Parfois, les sécurités de ce type peuvent être un piège. Mais il est vrai que les commissariats doivent avoir des grilles aux fenêtres, des vitres pare-balles... Sur le plan de la sécurité passive, il faut renforcer ces dispositifs.
