Des e-mails valent parfois plus que toutes les études pour mettre en lumière un effet particulièrement douloureux de la crise sanitaire. A force d'être devenu un sujet de société et un enjeu politique, on en oublierait presque l'essentiel du Covid : les personnes atteintes et/ou vulnérables. Et leur parole. S'agissant de la situation des immunodéprimés, plusieurs voix associatives ont dénoncé dans une récente tribune au Monde les "difficultés d'accès à un traitement préventif à base d'anticorps monoclonaux qui [leur] est vital". Il les protège du virus, eux dont le système immunitaire déficient ne réagit pas, ou trop peu, à la vaccination. On parlait alors de 3 500 doses administrées pour 57 000 patients prioritaires... Hôpital sous tension, manque de personnels, problèmes d'organisation en pleine vague Omicron : aucun de ces arguments bien réels n'est pourtant acceptable pour les immunodéprimés, qui représentent jusqu'à 30 % des séjours en réanimation, alors qu'ils sont moins de 250 000 en France.

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Au moment même où les néphrologues de l'hôpital Tenon organisaient un hôpital de jour "éphémère" afin d'accélérer le processus et que des patients greffés rénaux, des cancéreux sous chimiothérapie, des malades atteintes de pathologies auto-immunes sous traitement anti-CD20, tous sévèrement immunodéprimés, puissent recevoir les fameuses perfusions d'anticorps, je réceptionnais deux mails personnels parmi tant d'autres. Avec l'humain au centre et la tornade Omicron, présentée par certains irresponsables comme une "épidémie de tests" ou comme une "vague de rhumes".

"Mon mari est cas contact, je m'isole à l'hôtel, refusant le personnel de ménage"

Sophie* est médecin et, paradoxe de l'histoire, professeur d'immunologie dans une grande université en région Paca. Spécialiste de l'auto-immunité, qui plus est. Mais l'intrusion du Covid a révélé en elle un profond déficit immunitaire. Sans nouvelles depuis les années sida elle m'écrit ceci : "Je ne répondais que très très mal à la vaccination Covid et me suis donc mise dans les mains de l'équipe d'immunologie clinique de mon CHU. Résultat : un authentique déficit immunitaire primitif en lien avec une auto-immunité forte. En tout cas, gros déficit de toutes les réponses vaccinales... Zéro anticorps ! Et donc depuis cinq semaines, me voici autoconfinée d'abord à la maison, en télétravail intense, avec l'injection d'Evusheld [NDLR : un anticorps monoclonal utilisé à visée préventive]. En bonne forme physique mais avec un tout petit moral. Mon mari étant lui-même sujet contact, je m'isole désormais à l'hôtel, refusant le personnel de ménage, et je ne sors que pour acheter des frites en bas de l'hôtel. Avec cette épée de Damoclès de la réanimation en toile de fond, qui est difficile à occulter. J'ai lu les récentes tribunes des associations de malades sur les immunodéprimés mais je me dis qu'il manque quelques communications grand public. Les 230 000 "immuno-ramollos" français cachés, terrés un peu partout, sont vaccinés 4 à 5 fois, déjà tristes d'avoir une maladie pas sympa, et tentent avec obsession de ne pas attraper le virus. Le faire savoir un peu plus serait bien, assurerait un genre de bienveillance nationale, et éviterait de se faire traiter d'hystérique angoissé(e)...".

Le Pr Gilles Pialoux, chroniqueur pour L'Express, est chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Tenon à Paris (AP-HP).

Le Pr Gilles Pialoux, chroniqueur pour L'Express, est chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Tenon à Paris (AP-HP).

© / AFP

Deux molécules apportent leur lot d'espoir

Jean* a été l'un de nos externes, sans que l'on ne sache rien de son propre parcours médical. Son médecin m'écrit car il est positif à Omicron : "Il est symptomatique, avec un syndrome néphrotique traité par anti-CD20, et il a été vacciné quatre fois sans efficacité du fait de son immunodépression. Il se terre chez sa petite amie car sa propre mère est transplantée rénale et donc à haut risque. Que faire ?" Depuis quelques jours, dans son cas, deux molécules apportent leur lot d'espoir : le Sotrovimab, un autre anticorps monoclonal utilisé en traitement curatif, actif sur Omicron, et le Paxlovid, un antiviral direct efficace pour prévenir les formes graves après une infection. Mais pour avoir accès à ces molécules, il faut passer par la case "maladie", avoir un diagnostic dans les cinq jours et échapper aux contre-indications.

Alors, comment faire comprendre aux rassuristes compulsifs et aux politiques empressés que les immunodéprimés de la vague Omicron ne sont, pas plus que les vieux de la première vague, une quantité négligeable ? Et que, lorsque cette vague, ou la suivante, se retirera et que le virus deviendra endémique, ce ne sera pas en même temps et de la même manière pour tous ? Il conviendra de veiller solidairement sur les oubliés de la vaccination, les Covid longs et les immunodéprimés de tous bords.

Le Pr Gilles Pialoux est chef de service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon (AP-HP) à Paris (XXe). Membre du collectif PandemIA et du pôle santé de Terra Nova, il est également l'auteur de Nous n'étions pas prêts. Carnet de bord par temps de coronavirus (éd. JC Lattès), et de Comme un léger tremblement (éd. Mialet Barrault, à paraître le 2 février).

*Les prénoms ont été modifiés.