L'Académie nationale de médecine, le comité de veille et d'anticipation des risques sanitaires (Covars) ou encore médecins généralistes et pharmaciens... Les voix se multiplient pour inciter au retour du masque dans les lieux clos et les transports en commun à l'approche de l'hiver. Si les données épidémiologiques sont plutôt stables et ne traduisent pas, pour l'heure, une inquiétude grandissante, l'arrivée combinée de la grippe et des gastro-entérites, dont la société a été plutôt épargnée depuis deux ans avec la généralisation des gestes barrières, a amené l'Académie de médecine à estimer de nouveau "nécessaire" le port du masque.

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Pourtant, dans les rues, le masque se fait plutôt rare sur les visages. La dernière enquête CoviPrev de Santé publique France, publiée début octobre, confirmait ce sentiment de relâchement. Seuls 16 % des sondés affirmaient porter systématiquement le tissu protecteur. Ce taux atteignait 71 % en janvier et 34 % en mai dernier. "Au début de la pandémie, très peu de Français étaient opposés à l'obligation généralisée du port du masque. Deux ans et demi après, il y a une forme de comportement stratégique des Français qui consiste à porter le masque au gré des vagues qui traversent la société", commente auprès de L'Express Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l'École des hautes études en santé publique (EHESP) de Rennes et spécialiste des comportements collectifs.

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Depuis la levée progressive des obligations dans les divers lieux publics, le masque est délaissé. Plus de 60 % des sondés assurent même le laisser au fond du sac à dos lorsqu'ils empruntent les transports en commun. L'avis du Covars (successeur du Conseil scientifique), qui considère que "la communication sur le port des masques" doit "être renforcée (...) et répétée", sera-t-il entendu ? Rien n'est moins sûr aux yeux de Thierry Le Breton, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux et auteur du livre Des visages, une anthropologie (éditions Métailié). "Comme la menace n'est pas perçue par la population comme grave du fait d'une forme de normalisation de la situation épidémique, il y a une réticence à porter de nouveau le masque", explique-t-il.

Balance bénéfice-risque

L'épidémie connaît actuellement sa huitième vague. Par rapport aux premières, les admissions en réanimation ont décru et les formes graves se sont révélées moins fréquentes. Ces indicateurs ne doivent pour autant pas faire oublier la réalité sanitaire, qui reste marquée par une circulation accrue du Covid-19, et la vulnérabilité des plus fragiles face à la maladie. Une forme d'habituation s'est ainsi générée dans la société, pointent les deux chercheurs. "L'idée qu'on peut relâcher les efforts car les grosses menaces sont derrière nous est diffuse", constate Thierry Le Breton. Face à l'incommodité engendrée par le port quotidien d'un masque, la balance bénéfice-risque penche vers l'option de l'ôter. Les boutons sur la peau liés au contact répété du masque, les difficultés des interactions sociales ou la buée sur les lunettes pèseraient plus lourd qu'une contamination jugée lointaine.

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Pour beaucoup, la pandémie deviendrait ainsi une problématique abstraite, une statistique sans relief plutôt qu'une menace concrète pesant sur leur santé. Ce sentiment serait renforcé par le surgissement d'autres crises. La guerre en Ukraine et la menace d'un affrontement nucléaire ont longtemps été au coeur des préoccupations du printemps. La crise énergétique et l'inflation galopante ont remis certains foyers face à des défis qu'ils croyaient derrière eux, comme le règlement de leurs factures pour se chauffer, par exemple. "L'épidémie baisse dans la hiérarchie des considérations des Français", estime Thierry Le Breton. Son confrère, Jocelyn Raude, confirme : "Il y a eu une banalisation des effets du Covid-19."

Clivage et individualisation

Celle-ci se vérifie surtout dans une frange de la société : ceux qui se sentent immunisés. Ils sont jeunes, vaccinés, sans comorbidité et peinent à voir le risque pour leur santé de contracter le virus. L'adhésion au port du masque, pour eux, se matérialise surtout lorsqu'ils ont fait l'expérience de soutenir un proche souffrir du coronavirus. "Cela rapproche la menace des yeux", mentionne le professeur en sociologie Thierry Le Breton. De l'autre côté du spectre, on observe une population inquiète par la circulation du coronavirus qui multiplie les précautions. Ce sont les personnes âgées, en surpoids ou multipliant les facteurs de risque. "Il y a une forme d'individualisation du port du masque avec des cibles qui réagissent différemment aux vagues", résume-t-il.

De quoi pousser les pouvoirs publics à redéfinir les contours de la politique d'endiguement de la propagation du virus ? Cela semble une évidence aux yeux de Jocelyn Raude, qui milite pour une approche individualisée. "Il existe des personnes plus aptes à porter le masque car elles sont âgées, porteuses de risque ou qu'elles côtoient des personnes à risque. La communication autour de la prévention doit être davantage tournée vers ces cibles. Il s'agit de davantage protéger les gens fragiles. Dans le même temps, il faut sortir de la croyance tenace qui consiste à penser que ce qui est recommandé n'est pas important et ce qui obligatoire l'est. Donnons plus de forces aux recommandations."