La crise sanitaire causée par le Covid-19 a mobilisé nombre de concepts, de structures et de personnes qui se trouvaient au coeur de la lutte contre le sida. Des Etats-Unis à la France, en passant par l'Afrique du Sud, il y a d'abord des acteurs communs. Pour ne citer que les têtes de gondoles, on trouve Jean-François Delfraissy, l'actuel président du Conseil scientifique français, qui a été Directeur de l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida (ANRS), et Anthony Fauci, le "Mr Covid" des Etats-Unis. Ou encore Salim S. Abdool Karim, le principal épidémiologiste du Covid en Afrique du Sud, également directeur du Center for the AIDS Program of Research in South Africa à Durban, qui a ouvert la recherche de la prophylaxie pré-exposition (PrEp) au VIH pour les femmes, ainsi que Tulio de Oliveira, le virologue sud-africain qui a alerté l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) de l'existence d'un nouveau variant du Covid-19, Omicron. Ce même Oliveira avait écrit une page singulière de la lutte contre le sida en mettant la science (l'analyse phylogénétique des souches virales comme outil de décryptage des clusters de transmission) au service des droits de l'homme, en prouvant l'innocence des infirmières bulgares condamnées à mort après avoir été accusées d'avoir infecté par le VIH 438 enfants dans un hôpital de Libye.

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Derrière les hommes il y a les structures, les laboratoires de virologie, le séquençage (poussif en France), le savoir-faire en matière de recherche clinique par temps de pandémie, l'acquis méthodologique et éthique, l'analyse immunologique... pour la plupart venus du sida. Les deux virus, VIH et SARS-Cov-2 sont bien sûr très différents par leur structure, leur variabilité, leur pathogénicité ou leur transmissibilité. Mais scientifiquement la lecture de la réponse immunitaire induite par l'infection Covid, l'approche antivirale, les tests de dépistage (TROD ou autotests) sont directement dérivés du VIH, avec les équipes compétentes déployées contre le VIH.

Une personne qui se sait contaminée n'a pas le même comportement que celle qui l'ignore

Si des lignes parallèles peuvent être tracées entre VIH et SARS-Cov2, des nuances s'imposent toutefois tant ces deux problématiques de santé publique diffèrent à bien des égards. En termes de temporalité, d'abord : là où le Covid-19 s'est diffusé en quelques semaines, il a fallu plusieurs décennies pour que le virus responsable du sida apparaisse dans toute son ampleur à partir du début des années 1980. Avec le Covid-19, tout semble avoir fonctionné en vitesse accélérée. Vitesse qui s'est répercutée sur la production scientifique : il y a eu autant de publications en deux ans de crise Covid que durant les treize premières années de la lutte contre le sida. Différence populationnelle aussi : alors que le VIH est resté durablement associé à des communautés minoritaires et stigmatisées, où l'incidence reste plus élevée qu'en population générale, le SARS-Cov2 a très vite été considéré comme une menace universelle, bien qu'il existe des facteurs individuels de moindre susceptibilité à la contamination ou aux formes graves comme le groupe sanguin O+.

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Reste qu'un constat s'impose : "on", notamment l'exécutif, mais aussi les instances qui le conseillent n'ont pas su tirer les leçons de quarante ans de lutte contre VIH. Des leçons aussi élémentaires que le simple fait qu'une personne qui se sait contaminée n'a pas le même comportement que celle qui l'ignore, et que le dépistage est aussi un outil de prévention. Mais également le "Test and Treat" tant attendu pour le Covid, qui pourrait voir le jour avec les anticorps monoclonaux "Omicron compatibles" et plus encore avec le nouvel inhibiteur de protéase du SARS-Cov2, l'association nirmatrelvir/ritonavir (Paxlovid) qui ressemble à s'y méprendre à un antirétroviral. Et que dire de l'urgence à hisser une gouvernance politique supranationale, directement inspirée de la lutte contre le sida ? Avec l'ouverture des brevets, comme pour les antirétroviraux, et une redistribution dans l'équité des vaccins, comme le prônent les Prs Michel Kazatchkine ou Hakima Himmich, figures emblématiques de la lutte contre le sida repartis en guerre contre "le nationalisme sanitaire".

La nécessité d'une meilleure prévention combinée

L'insuffisante promotion de la prévention combinée reste le totem des leçons non tirées de la lutte contre le sida, malgré les recommandations en sa faveur d'experts et de sociétés savantes. Ou, plus récemment du Conseil scientifique, dans son avis paru à la fin de 2021 : "Il n'existe pas de solution miracle mais plutôt l'addition de plusieurs mesures ayant pour chacune d'entre elles un impact limité, mais qui devient important lorsqu'elles sont combinées". Alors que cette même prévention combinée est promue par l'OMS et l'ONUSIDA depuis des lustres, avec les réussites que l'on sait.

Enfin force est de constater que l'on n'a pas voulu, en France tout particulièrement, attribuer une place, donner une parole aux associations de malades, aux familles endeuillées, aux patients experts et plus globalement à une concertation citoyenne de tous ceux qui ont contribué à la réussite de la démocratie sanitaire dans la lutte contre le VIH, participant à transformer la médecine, la prévention, la recherche et leurs liens avec les usagers. Notre dernière chronique mettait en lumière une population oubliée de la lutte contre le Covid : les immunodéprimés, négligés dans leur accès aux molécules salvatrices. On imagine le poids qu'auraient eu Act Up ou Aides en pareille situation.

Le Pr Gilles Pialoux est chef de service des maladies Infectieuses à l'hôpital Tenon (AP-HP) à Paris, membre du pôle santé de Terra Nova, et vice-Président de la Société Française de lutte contre le Sida (SFLS). Il vient de publier Comme un léger tremblement (Editions Mialet/Barrault).