Elle est dans tous les esprits, mais les autorités sanitaires se montrent hésitantes, en France comme ailleurs. Le lancement de la quatrième dose de vaccin anti-Covid n'est pas encore considéré comme une priorité dans la lutte contre l'épidémie. En pleine flambée de contaminations liées au contagieux variant Omicron, Israël fait partie des rares pays à avoir sauté le pas : ce nouveau rappel y est réservé aux soignants, aux plus de 60 ans et aux personnes immunodéprimées.
Combattre la pandémie de Covid-19 à coups de doses de rappel des vaccins actuels n'est pourtant pas une stratégie viable, selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). La même réticence est exprimée du côté de l'Agence européenne des médicaments. Si "nous donnons des rappels tous les quatre mois, nous finirons par avoir potentiellement des problèmes de réponse immunitaire", affirmait ainsi mardi Marco Cavaleri, chef de la stratégie vaccinale de l'EMA, basée à Amsterdam.
Sur la question, les scientifiques se montrent divisés. Le 8 janvier, le professeur Eric Caumes, infectiologue à l'AP-HP, a remis une pièce dans la machine, estimant sur LCI qu'il était temps de "se mettre en ordre de marche" pour la quatrième dose, en commençant à l'envisager chez les personnes à risques. L'exécutif français, de son côté, dit attendre le feu vert des autorités sanitaires avant de se positionner. Lors d'un point avec les journalistes, le ministère de la Santé a déclaré étudier l'hypothèse d'une quatrième dose de vaccin contre le Covid pour les personnes âgées, même si cette question est pour l'heure "prématurée". Alors que la campagne de la troisième dose - lancée en septembre - bat son plein, plusieurs arguments scientifiques et politiques expliquent la crispation des autorités autour de l'organisation d'une telle campagne.
Tout d'abord, il est encore trop tôt pour évaluer la durée de la protection conférée par la troisième injection. Alors qu'une étude de l'agence de santé britannique montre une baisse de l'efficacité du rappel contre l'infection environ dix semaines après la piqûre, ses résultats doivent être lus avec prudence. Les données manquent encore pour en avoir la certitude, selon l'épidémiologiste Yves Buisson : "Il faut bien noter que la diminution du nombre d'anticorps ne signifie pas que les gens ne sont plus protégés. La protection est-elle due au taux d'anticorps ou à la réponse cellulaire ?" D'après le membre de l'Académie de médecine, la question d'une quatrième dose se poserait si l'on commençait à observer dans les hôpitaux un grand nombre de patients Covid-19 disposant d'un schéma vaccinal complet.
Un manque de données sur l'efficacité d'une quatrième dose
Pour le moment, la quatrième dose n'est autorisée en France que dans certains cas rares, notamment lorsqu'une personne immunodéprimée n'a pas produit suffisamment d'anticorps après la troisième dose. Un fonctionnement au cas par cas, qu'il n'y a pas lieu de généraliser selon Francesco Salvo, pharmacologue à Bordeaux, chargé de coordonner le suivi de sécurité du vaccin Pfizer : "Pour l'instant, nous ne disposons pas de vraies données d'efficacité pour la quatrième dose et la première dose de rappel booste tellement l'immunité...", rappelle-t-il. C'est pourquoi le spécialiste préconise de se concentrer sur la campagne de troisième dose, alors qu'à peine 40% des Français ont reçu leur rappel.
Un autre argument va à l'encontre de la quatrième dose : le contexte sanitaire. Alors que l'Hexagone recense actuellement quelque 300 000 contaminations par jour, certains spécialistes estiment que le moment est mal choisi pour lancer une nouvelle campagne : " Une vaccination en plein pic épidémique, ça signifie que l'on va de fait perdre des doses en vaccinant des gens qui vont se contaminer dans l'intervalle", fait remarquer Benjamin Davido, infectiologue à l'hôpital de Garches.
Aussi, l'espoir que le variant Omicron fasse office de rappel vaccinal naturel fait son chemin. "Il semblerait que se dessine une immunité collective de part cette double exposition - à la fois au vaccin et au virus - qui pourrait entraîner une super immunité", poursuit Benjamin Davido. Dans une prépublication mise en ligne sur MedrXiv le 27 décembre, une équipe de chercheurs sud-africains de premier plan montre qu'une infection par la souche Omicron entraînerait une augmentation des anticorps contre le variant Delta chez les personnes vaccinées." C'est peut-être comme cela que l'on sortira de la pandémie pour entrer dans une phase endémique", commente Yves Buisson. A cela s'ajoute aussi un autre argument, plus politique : "Si on lance le deuxième rappel, on risque de donner du grain à moudre aux antivax", souligne l'épidémiologiste.
La situation israélienne scrutée de près
Pour l'instant, les autorités sanitaires scrutent avec intérêt la situation israélienne. Fin décembre, l'Etat hébreu a donné son feu vert à une quatrième dose - avec une certaine frilosité. Alors que le Premier ministre Naftali Bennett lançait cette nouvelle campagne d'immunisation en grande pompe, les autorités se sont rétractées pour n'inclure que les personnes immunodéprimées. Deux jours plus tard, la deuxième dose de rappel s'est ouverte finalement à l'ensemble des soignants et des personnes âgées de plus de 60 ans. Les premiers résultats d'un essai clinique menés à l'hôpital Sheba de Tel Aviv - qui doit se prolonger sur six mois - indique que "les anticorps (des participants) ont été multipliés par cinq, ce qui indique que le vaccin fonctionne et offre une protection contre les complications graves", a indiqué l'hôpital à la presse. Cependant, rien n'indique la durée de vie de ces anticorps. Ces nouveaux résultats, rapportés par la chaîne de télévision i24News jeudi 6 janvier, évoquent même une efficacité "décevante".
"Nous sommes encore dans une phase d'incertitudes", expliquait le 3 janvier dernier Alain Fischer, président du Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale, interrogé sur BFMTV. Mais derrière cette réticence, se cache aussi l'espoir d'obtenir un vaccin plus adapté au variant Omicron. "On est en train de développer de nouveaux vaccins selon le variant dominant. C'est ce que l'on fait avec la grippe : chaque année, on propose un vaccin différent, note Francesco Salvo. Anticiper une quatrième injection avec un vaccin qui va devenir vieux, c'est comme administrer un vaccin contre la grippe qui a deux ans", illustre-t-il. "On attend beaucoup des vaccins de seconde génération", insiste Yves Buisson. Lundi, le patron du laboratoire Pfizer a assuré qu'une version du vaccin contre le Covid-19 adaptée au variant Omicron sera au besoin prête en mars. Dans un entretien à L'Express, le vice-président de Moderna, Dan Staner, évoquait lui récemment la mise à disposition d'un vaccin adapté dans le courant de l'été. Le directeur général du groupe, Stéphane Bancel, préfère viser l'automne. Les essais cliniques devraient bientôt débuter.
