Septembre 2021. Le gouvernement français lance timidement la campagne de rappel destinée aux plus fragiles. Sont concernés, à l'époque, les plus de 65 ans et les personnes avec des comorbidités. Six mois plus tard, le résultat tombe : plus de 47% des Français ont reçu une troisième injection de vaccin contre le Covid-19. En parallèle, la vague épidémique a balayé l'Hexagone - tirée par le variant Omicron plus contagieux que son prédécesseur Delta. Alors que le nombre de contaminations est en baisse depuis six jours, il s'élevait ce lundi à 334 260 nouveaux cas (moyenne sur sept jours). Par ailleurs, le taux d'incidence diminue pour le cinquième jour consécutif dans toutes les tranches d'âge inférieures à 60 ans. Pourtant, les personnes plus âgées sont majoritairement vaccinées : chez les 65 - 74 ans, on en compte 83% ayant eu une dose de rappel et 77% chez les plus de 75 ans. De nombreuses personnes fragiles ainsi que des soignants ont reçu la troisième dose il y a plus de quatre mois, mais sont-elles toujours protégées ?

Derrière cette question, plane celle de la quatrième dose. Si certains pays ont passé le cap - à l'instar d'Israël - la France n'est pas encore prête à lui emboîter le pas. Le 27 janvier, le Conseil stratégique d'orientation vaccinale a déclaré qu'il n'y était pas favorable. En cause : le manque de données. "On a besoin de plus de recul pour mesurer la pérennité des mécanismes de défense à la suite de la vaccination ou de l'infection", commente à L'Express Yannick Simonin, virologiste à l'Inserm à Montpellier. Pour rappel, le vaccin sert à rebooster les anticorps circulant (dans le sang) qui empêchent l'infection et combattent les formes graves. Si ces anticorps disparaissent au bout de quatre à huit mois, qu'en est-il de la mémoire cellulaire, trop souvent oubliée ? "Certes les anticorps neutralisants diminuent, mais il existe une réponse cellulaire qui commence à être investiguée et qui pourrait permettre de maîtriser les effets graves sur un temps plus long que la cinétique des anticorps", explique Hervé Fleury, virologue et professeur émérite au CNRS et à l'université de Bordeaux.

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La mémoire immunitaire est suscitée par une infection, surtout si elle est symptomatique - plus la forme est sévère, plus le système immunitaire est mis en jeu et plus la mémoire est forte -, mais aussi par les vaccins. Yannick Simonin dresse le constat suivant : "L'immunité est composée de deux grandes parties : l'immunité humorale, assurée par la production d'anticorps, et l'immunité cellulaire qui va jouer un rôle mémoire et nous protéger des formes plus sévères de la maladie." La mémoire immunitaire implique des lymphocytes B et T, qui se souviennent des antigènes à attaquer. Les lymphocytes T CD8 sont chargés de repérer à la surface des cellules infectées des antigènes (produits par exemple par un virus) et les détruisent. "Même si on a les anticorps circulant qui disparaissent au bout de trois, quatre, six mois, on a peut-être encore nos CD8 qui nous protégeraient des formes graves", reprend Hervé Fleury.

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Le spécialiste ajoute : "L'idée, à terme, c'est de savoir si les CD8 persistent au bout d'un an ou deux, et si c'est le cas, on aura plus besoin d'injection de rappel avant un an ou deux." Cependant, plusieurs incertitudes demeurent au sujet de l'immunité cellulaire : par exemple, est-elle capable de nous protéger seule contre les formes graves ? Les scientifiques semblent divisés sur cette question. Pour Olivier Schwartz, à la tête de l'unité Virus et Immunité de l'Institut Pasteur, si "l'immunité humorale joue un rôle", elle ne serait pas suffisante à elle seule, estime-t-il. Un avis que ne partage pas tout à fait Yannick Simonin : "Après la deuxième dose, nous avions un taux d'anticorps qui était très faible vis-à-vis d'Omicron, mais nous avons toujours bénéficié d'une protection cellulaire." Selon le virologue, il est possible d'avoir une protection cellulaire qui nous protège contre les formes graves même si une protection humorale n'est pas détectable.

Des zones d'ombre demeurent autour de la mémoire cellulaire

Francesco Salvo, responsable du centre de pharmacovigilance de Bordeaux, décrit le mécanisme qui s'opère quelques mois après une vaccination ou une infection : "Le taux d'anticorps baisse au fur et à mesure, on pourrait avec le temps être moins protégé contre une infection. Quand le virus arrive dans le corps, il ne trouve pas suffisamment d'anticorps et il commence à se répliquer, mais juste le temps de réactiver la mémoire cellulaire déjà présente." Une fois qu'elle a été réactivée, les anticorps contre le virus sont produits, ce qui empêche sa réplication et donc réduit le risque d'induire une infection grave. Jusque-là, les chercheurs s'étaient davantage concentrés sur la production des anticorps, car l'immunité cellulaire réclame plus de temps pour dévoiler ses secrets. "Nous avons toujours des données décalées entre les anticorps et l'immunité cellulaire", constate Yannick Simonin. Pourtant, la question de la mémoire cellulaire est centrale.

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"Le problème, c'est de savoir quelle protection est la plus importante : est ce que ce sont les anticorps circulant ou les CD8", complète Hervé Fleury. Par ailleurs, le type de mémoire cellulaire peut varier que ce soit à partir d'un vaccin ou d'une infection." La mémoire cellulaire à partir d'un vaccin est plus standardisée. Avec trois injections du vaccin, on espère déclencher une mémoire cellulaire suffisamment réactive sur le long terme contre les formes graves d'infections dues à des variants comparables à ceux que l'on connaît", maintient Francesco Salvo. Avant de lancer une deuxième campagne de rappel, il est important d'avoir des données fiables concernant la durée d'efficacité de la troisième injection. Si cette dernière fournit davantage d'anticorps contre le variant Omicron, l'impact de l'immunité cellulaire reste encore difficile à évaluer. "Si les anticorps baissent au bout de quelques mois, la mémoire cellulaire est plus stable dans la durée", reprend Yannick Simonin.

Combien de temps l'immunité cellulaire peut-elle être efficace ? "Pour certaines infections, elle peut durer plusieurs années. Concernant le Covid-19, nous avons encore très peu de recul. Il va falloir attendre pour obtenir plus de données", admet le virologue. La durée de l'immunité cellulaire serait aussi variable selon les virus. "Contre le Covid-19, nous avons une immunité qui dure longtemps. Plus d'un an après, les cellules mémoires sont là et réactivables rapidement", estime pour sa part Olivier Schwartz. Cependant, la protection de l'immunité cellulaire varie selon l'âge de l'individu. "Pour les personnes plus âgées et les immunodéprimées, le système immunitaire réagit moins bien à la vaccination et, probablement, la durée de cette protection va être moins longue", reprend Yannick Simonin. Parmi les schémas de vaccination envisagés, on pourrait donc s'orienter, dans le futur, vers un rappel annuel ou biannuel pour la frange de la population la plus à risque. L'objectif : stimuler la réponse humorale et cellulaire afin qu'elle reste robuste sur le temps.