Comme un vent de liberté souffle sur la France. Avec l'arrivée du printemps, l'abandon du passe vaccinal et du masque - sauf dans les transports -, les Français respirent les beaux jours avec enthousiasme. Pourtant, malgré la décision du gouvernement de lever les restrictions sanitaires, l'épidémie de Covid-19 pourrait encore nous jouer un mauvais tour. Plusieurs indicateurs repartent à la hausse depuis le début du mois de mars, et notamment le nombre de contaminations et le taux d'incidence. On recense ainsi régulièrement plus de 100 000 cas quotidiens depuis plusieurs jours sur le territoire métropolitain.
Entre les effets limités dans le temps de la vaccination, le nouveau sous-variant BA.2 qui s'impose en Europe et l'hiver qui n'est pas encore fini, le virus est toujours parmi nous. Alors le printemps est-il menacé par la recrudescence de l'épidémie en France ? Plusieurs scientifiques nous donnent leur avis.
Yves Buisson : "La pandémie n'est pas terminée"
Dire si on entre dans une sixième vague est une question d'appréciation. Les courbes épidémiques ressemblent davantage pour l'heure à un rebond de la cinquième vague, qui n'est jamais redescendue totalement au point mort. On a assisté à une décroissance régulière pendant plusieurs semaines avant que les indicateurs ne remontent depuis début mars. Le taux de reproduction, "R", est repassé au-dessus de 1, ce qui veut dire qu'on est à nouveau dans une phase épidémique. Si les raisons sont multifactorielles, la principale cause est le relâchement des mesures par anticipation des Français qui n'ont pas attendu le 14 mars [date à laquelle le gouvernement a fait sauter les dernières restrictions anti-covid, NDLR].
Un des autres facteurs, c'est que nous sommes toujours en hiver avec des températures qui favorisent la transmission. Puis, il y a le sous-variant BA.2, qui, à la faveur de tous ces facteurs, profite de la situation pour se répandre et supplanter BA.1 en Europe. Nous assistons donc à une recrudescence épidémique avec un variant qui s'avère plus transmissible et peut-être plus pathogène. Nous ne sommes pas à l'abri des formes sévères, il ne faut donc pas considérer que la pandémie est terminée, elle continue au contraire. Le Covid-19 n'a pas dit son dernier mot car il ne confère pas d'immunité de longue durée et a une capacité de mutation très importante. Selon moi, on a relâché trop tôt les mesures barrières, le port du masque et le passe vaccinal. On aurait dû attendre le mois de mai car dans l'esprit des gens, cela signifie que l'épidémie est finie, alors que c'est loin d'être le cas. Et si l'arrivée des beaux jours constitue un facteur favorable pour calmer la transmission, le virus ne va pas arrêter de se répandre pour autant.
Yves Buisson est épidémiologiste et président de la cellule Covid-19 de l'Académie nationale de médecine.
Antoine Flahault : "Aucun indicateur n'est au vert pour ce début de printemps 2022"
L'Europe entre dans une nouvelle vague de la pandémie, si l'on admet qu'une vague c'est la conjonction d'une augmentation simultanée des contaminations et des formes sévères qui conduisent à des hospitalisations et des décès en excès. L'actuelle vague liée au sous-variant BA.2, la septième de la pandémie en France, selon la numérotation dictée par l'épidémiologie moléculaire, a commencé en février et elle conduit la courbe des contaminations à remonter de manière continue depuis début mars. Le passe vaccinal lié à un vaccin conçu contre la souche originelle du Sars-CoV-2 ne s'avère pas très efficace pour contrer la progression des sous-variants d'Omicron.
Ce n'est donc pas une mesure très pertinente sauf s'il était associé à la préconisation d'une nouvelle dose de rappel qui pourrait s'avérer utile pour prévenir les formes graves et pourrait alors justifier à nouveau un usage étendu du passe vaccinal pour stimuler la vaccination. Le port du masque en lieux clos n'aurait quant à lui jamais dû être levé car les indicateurs sanitaires ne sont jamais redescendus à un niveau le permettant en toute sécurité. A l'université de Genève nous ne savons pas prédire au-delà de sept jours l'évolution de la pandémie. S'il est vrai que la semaine prochaine verra arriver le printemps, aucun indicateur n'est au vert pour ce début de printemps 2022 en Europe.
Antoine Flahault est épidémiologiste, professeur de santé publique à l'université de Genève et directeur de l'Institut de santé globale à la faculté de médecine de l'université de Genève.
Catherine Hill : "L'épidémie est en train de repartir"
Sur les indicateurs les plus fiables, à savoir le nombre d'entrées à l'hôpital, en soins intensifs et le nombre de décès, on voit que l'épidémie est en train de repartir. Les entrées à l'hôpital augmentent à nouveau depuis huit jours et les arrivées en réanimation sont à peu près stables, tout comme le nombre de décès. Ce qui veut dire que ça ne baisse plus. Et les Français font moins attention car le message que fait passer le gouvernement, avec la levée des restrictions, c'est que tout va très bien, alors que ce n'est pas vraiment le cas.
Si on regarde les arrivées à l'hôpital (1056 en moyenne chaque jour sur les 7 derniers jours), c'est plus que le sommet de la quatrième vague qui était à 905. Par ailleurs, il y a 116 morts par jour en moyenne, c'est beaucoup. Toutefois, réinstaurer le passe vaccinal ne servirait à rien et si le masque suffisait à contrôler l'épidémie on le saurait. Il faut donc mettre l'accent sur la vaccination des personnes qui ne sont toujours pas vaccinées. Encore trop de personnes de plus de 80 ans n'ont pas reçu de dose de rappel, alors qu'on parle déjà de quatrième dose pour les plus âgés. Et il reste 11,4% des plus de 80 ans qui n'ont toujours reçu aucune injection ! Il faut s'organiser pour aller vacciner les personnes qui ne peuvent pas se déplacer chez elles.
Catherine Hill est épidémiologiste et biostatisticienne.
Etienne Decroly : "Le printemps sera associé à une nouvelle vague"
On entre actuellement dans une nouvelle vague liée à la croissance du variant BA.2 d'Omicron, quand la précédente était liée au variant BA.1. C'est le remplacement d'un variant par un autre. Le BA.1 a épuisé son réservoir, donc un nouveau apparaît avec la capacité d'échapper au contrôle humain. On va vivre une nouvelle vague avec, selon les projections de l'Institut Pasteur, un pic à la fin du mois de mars ou début du mois d'avril, qui sera sûrement d'une intensité moindre que le pic précédent. Mais il y a tout de même une inquiétude liée à ce variant car, quand on observe d'autres pays qui ont deux semaines d'avance sur nous, comme l'Angleterre, il y a une croissance très rapide de l'épidémie qui suggère une contagion plus forte que le BA.1. La répercussion sur l'hôpital dépendra de l'importance de la vague en termes de contaminations et de l'intensité du pic.
Il y a un certain espoir avec le printemps et ses températures qui favorisent la vie à l'extérieur et l'ouverture des fenêtres, mais la levée des restrictions sanitaires un peu trop précoce constitue un élément défavorable. On devrait remettre le masque si on s'attache aux chiffres de l'épidémie et si on veut avoir le moins de cas possible. Donc le retour de certaines contraintes temporaires n'est pas exclu car le printemps sera associé à une nouvelle vague, on le dit depuis le mois de janvier.
Avec le contexte d'une immunité globale assez importante, il est probable qu'on aille vers une baisse de la pression hospitalière, sauf en cas d'une catastrophe liée à l'émergence d'un nouveau recombinant. La question se porte surtout sur la fin de l'été et sur ce qu'il va se passer dans l'autre hémisphère. Tant que le virus circule abondamment, c'est une usine à variants et on ne sait pas s'il y en aura qui échapperont au contrôle humain et poseront des risques. On ne peut pas le prédire. Concernant les personnes à risque, il ne faut surtout pas baisser la garde sur le port du masque, voire porter des FFP2 car les masques chirurgicaux protègent relativement bien seulement quand tout le monde les porte. Tout le monde a envie de sortir de cette épidémie mais tant que le virus circule de manière aussi abondante, il sera nécessaire de la gérer.
Etienne Decroly est virologue à l'université d'Aix-Marseille.
