La Haute Autorité de santé (HAS) a rendu son avis : elle s'est prononcée ce vendredi 22 juillet contre la réintégration des soignants non-vaccinés. L'institution, dont les avis servent de base aux décisions de santé publique du gouvernement, se dit "favorable au maintien de l'obligation de vaccination contre (le) Covid-19 des personnels exerçant dans les établissements de santé et médico-sociaux".

La veille, les parlementaires, réunis en commission mixte paritaire pour trancher sur le contenu du projet de loi prolongeant certaines mesures de gestion de la crise sanitaire, avaient voté en faveur de la réintégration des soignants non-vaccinés en attendant l'avis de la HAS. Le texte doit être débattu en deuxième lecture devant le Parlement en début de semaine prochaine. En attendant le vote définitif du texte, L'Express donne la parole à deux points de vue sur la question.

Non / "Un vrai risque de mettre en péril la cohésion des équipes et la confiance des malades"

Par Yves Buisson

Ce serait une décision aussi incompréhensible qu'inacceptable. Pire, une capitulation. On ne décide pas d'une mesure obligatoire pour revenir en arrière quelques mois plus tard. Ce débat revient sur la table à la faveur de l'examen du projet de loi maintenant un dispositif de veille et de sécurité sanitaire en matière de lutte contre le Covid-19 qui passe actuellement au Parlement. Après les débats à l'Assemblée nationale, plusieurs voix se sont élevées en faveur de cette réintégration des soignants non-vaccinés dans les hôpitaux, mais il s'agit avant tout de postures politiques parce que rien n'a changé sur le plan scientifique : personne ne conteste que les vaccins aient perdu de leur efficacité surtout face aux nouveaux variants et aux sous-variants. Il n'en demeure pas moins qu'ils restent la meilleure parade contre les formes sévères et prolongées. N'oublions pas que les soignants ont payé un lourd tribut au début de l'épidémie, certains y ont laissé la vie, alors qu'ils manquaient de tout - masques, gels, blouses. Et totalement à leur insu, ils ont transmis la maladie puisque l'on estime qu'un tiers des contaminations à l'hôpital provenait du personnel. Heureusement, ils ont été parmi les premiers dès que les vaccins ont commencé à être disponibles à recevoir une première dose ce qui a mécaniquement fait baisser le nombre d'infection nosocomiale.

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A l'Académie de médecine, nous restons fermement opposés aujourd'hui à un revirement. D'autant que la question ne concerne qu'une infime partie des professionnels de santé, c'est-à-dire 0,3% de l'ensemble, selon la Fédération hospitalière de France. Cela est difficile d'avoir un chiffre exact, mais cela concernerait trois à cinq mille personnes. Et encore, certaines ont abandonné le métier. Imaginez maintenant le casse-tête pour un chef de service s'il devait réintégrer certaines d'entre elles, notamment par rapport à ceux qui sont restés sur place et qui se battent quotidiennement. Il existe un vrai risque de mettre en péril la cohésion des équipes de soignants tout comme la confiance avec les malades au sein de l'hôpital. Les soignants non-vaccinés ne sont pas des gens sur qui on peut compter. Dans d'autres métiers où la vaccination est devenue obligatoire, ceux qui l'ont refusée ont pris la porte. Enfin, projetons-nous dans l'avenir : qu'en sera-t-il si d'autres variants arrivent et qu'il faudra à nouveau se faire vacciner ? Devrons-nous faire machine arrière en imposant à nouveau l'obligation vaccinale ? Ces allers-retours seraient contreproductifs et dangereux.

Yves Buisson est président de la cellule Covid-19 de l'Académie médecine.

OUI / "Il faut réhabiliter d'un principe de confiance réciproque"

Par Emmanuel Hirsch

Réintégrer les professionnels qui n'ont pas accepté la vaccination obligatoire relève d'un choix politique, dès lors que les instances scientifiques n'estimeraient pas cette mesure incompatible avec la situation sanitaire actuelle. Il ne s'agirait en rien d'une réhabilitation, et les pouvoirs publics ne perdraient pas leur crédibilité à imposer demain de telles mesures si les contraintes l'imposaient. D'un point de vue éthique, plusieurs considérations peuvent éclairer les instances publiques. Cette interdiction professionnelle est-elle aujourd'hui nécessaire et proportionnelle aux risques sanitaires tels qu'ils sont évalués ? On constate qu'ils n'ont pas justifié jusqu'à présent de dispositifs particuliers en dépit d'un rebond épidémique... D'autre part, n'est-il pas fondé, pour toute mesure adoptée dans l'urgence, d'évaluer sa pertinence et donc sa réversibilité ?

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Je comprends parfaitement l'argumentation présentée par l'Académie nationale de médecine mais je ne considère pas comme "une faute" ou "un revirement" l'éventualité de leur permettre de reprendre leurs activités. Si cette décision était prise, elle devra être accompagnée d'un entretien personnel de réintégration favorisant un dialogue de fond. Il faudra également expliquer cette décision aux professionnels qui, à juste titre, ont considéré qu'accepter la vaccination était un acte de responsabilité et de solidarité qui relevait de leur déontologie. Pour avoir échangé avec eux ces derniers jours, j'ai compris que comme la société dans son ensemble ils aspirent à ce que l'on renonce au registre de la vindicte, de l'opprobre et de l'opposition des uns aux autres, car il dégrade la vie démocratique et les relations professionnelles. L'Académie nationale de médecine évoque à juste titre un nécessaire "climat de confiance" ainsi que la "cohésion". Je partage cette préoccupation, y ajoutant une exigence de cohérence et d'apaisement dont dépendra demain l'acceptabilité de mesures dont nous ne pourrions nous exonérer.

À la défiance qui s'est renforcée ces deux années entre la société civile et les instances gouvernementales, doit désormais répondre la réhabilitation d'un principe de confiance réciproque. Une telle visée se construit dans la concertation indispensable, comme l'exprimait le Comité consultatif national d'éthique (CCNE) dans un avis de septembre 2021, au consentement. N'oublions pas que nombre des professionnels qui ont été interdits d'exercice étaient, dès février-mars 2020, sur le front dans les hôpitaux et les EHPAD, sans bénéficier de dispositifs de protection. Ils ont défendu les valeurs du soin au point d'être considérés, un temps donné, comme nos héros ! Je témoigne donc de ma sollicitude à leur égard sans cautionner un choix personnel entachant l'exemplarité exigée des bonnes pratiques professionnelles.

Emmanuel Hirsch est professeur d'éthique médicale, Université Paris-Saclay