La question prend depuis quelques semaines de l'épaisseur. Se dirige-t-on vers une réintégration des personnels soignants non-vaccinés ? La vaccination obligatoire de ces professionnels de santé est entrée en vigueur le 15 septembre 2021. Et la dose de rappel est elle aussi devenue nécessaire, depuis le 30 janvier 2022, pour qu'ils puissent travailler.
Fin avril 2022, alors que l'épidémie de Covid-19 était en décrue (qui s'est confirmée depuis), Emmanuel Macron évoquait, lors d'un déplacement dans le Sud-Ouest, l'hypothèse d'un retour des soignants non-vaccinés : "Quand on ne sera plus en phase aiguë [NDLR : de l'épidémie], on le fera". Deux semaines plus tard, Olivier Véran, avant de quitter son poste de ministre de la Santé - pour celui des Relations avec le Parlement et de la vie démocratique -, semblait vouloir prudemment emprunter le même chemin en évoquant une saisie de la Haute Autorité de santé (HAS).
Un manque d'effectifs
Deux arguments sont régulièrement avancés, repris ou contestés, pour cette réintégration : la moindre circulation du virus et le manque d'effectifs et de moyens de nombreux services d'urgences, dont certains doivent fermer. Syndicats et associations ont tiré la sonnette d'alarme avant la période estivale.
Au Parisien, le 17 mai, Patrick Pelloux, président de l'Association des médecins urgentistes hospitaliers de France et favorable à l'obligation vaccinale des soignants, s'en est fait écho : "Aujourd'hui, nous avons besoin d'apaisement et de tous faire front. On vit une véritable catastrophe à l'hôpital. À l'AP-HP, 15% des lits sont fermés par manque de personnel. Ce n'est pas mieux sur le reste du territoire et cela va empirer cet été. Des services entiers vont fermer. La non-réintégration des soignants est l'ultime négation de cette situation [...]. Dans ce contexte, on ne peut pas se passer des 15 000 personnes qui ont été suspendues, même si elles ont fait une erreur." L'urgentiste assure qu'il faut "passer l'éponge".
Une position que ne partage pas Mathias Wargon, médecin urgentiste et chef des urgences de l'hôpital Delafontaine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). "On va dire à ceux qui n'ont pas voulu se faire vacciner, à ceux qui ne croient pas dans la médecine contemporaine, ceux qui croient que les vaccins tuent, ceux qui lisent la presse complotiste : revenez à l'hôpital ? Ça veut dire quoi ?", s'interrogeait-il sur Franceinfo. "Ils injectent des produits qu'eux-mêmes ne s'injecteraient pas ? C'est très bizarre quand même."
"Accompagner le retour"
L'urgentiste a également questionné le nombre de soignants dans cette situation. Depuis l'automne et les 15 000 suspendus avancé par le ministère de la Santé, aucun chiffre officiel n'a été communiqué ou mis à jour, alors que certains soignants se sont vaccinés depuis et ont, donc, pu reprendre leur activité. Mathias Wargon estime, lui, qu'il n'y aurait que "deux ou trois [non-vaccinés], dans mon service. Ce n'est pas cela qui fera la différence".
"Aucune quantité n'est négligeable aujourd'hui", contredit auprès de L'Express Jean-François Cibien, président de l'intersyndicale Action Praticien Hôpital. "Dans une équipe à flux tendu, quand on enlève une ou deux personnes, c'est très compliqué... On a besoin de tout le monde pour assurer la qualité et la sécurité des soins." S'il entend la décision du gouvernement de rendre la vaccination obligatoire pour le personnel médical, le médecin urgentiste est favorable à la réintégration des non-vaccinés. "Outre la pénurie de soignants, il est dommage de se priver de compétences et de personnes qui ont donné parfois 20 ou 25 ans à leur métier", admet-il.
Alors que "presque tout le monde, vacciné ou pas, a eu le virus", Jean-François Cibien souhaiterait "remettre du rationnel" et "accompagner le retour" de ces personnels dans les services : "ils ne sont pas des parias", défend-il. Et émet l'idée d'un geste financier du gouvernement à leur endroit. "La sanction [de les suspendre] est lourde de conséquence", poursuit le président d'Action Praticien Hôpital.
Reste que l'obligation vaccinale, toujours en vigueur pour les soignants, est inscrite dans la loi datée du 5 août 2021. La modifier pourrait prendre du temps : aucune session parlementaire n'a lieu jusqu'aux élections législatives (12 et 19 juin).
