Dans l'entretien-fleuve qu'il a accordé à L'Express, Jean-Luc Mélenchon martèle sa passion pour le révolutionnaire Robespierre, "le détonateur" : "A chaque fois qu'on dit Robespierre, on a droit à la guillotine. Les ignorants continuent à caricaturer ce personnage beaucoup plus complexe. Il porte le premier discours politique cohérent, humaniste, laïc [...]." L'historien Emmanuel de Waresquiel, biographe remarquable de Talleyrand et de Fouché, spécialiste de la Révolution française, décortique la fascination de Jean-Luc Mélenchon pour les révolutionnaires et détaille les ressemblances entre l'Insoumis et l'Incorruptible. "Tous les deux ont ce qu'on pourrait appeler un tempérament 'jacobin', note Waresquiel. Ils sont l'un et l'autre à la croisée de deux légitimités françaises qui s'affrontaient sous la Révolution et s'affrontent encore aujourd'hui : une légitimité parlementaire, par délégation et représentation, et la légitimité du peuple et de la rue, de démocratie directe. Le programme de Mélenchon pour une VIe République prône ainsi une République parlementaire tout en veillant à ce que le Parlement soit sans cesse soumis au contrôle des citoyens et de ce qu'il appelle "le peuple."

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L'Express : Peut-on, comme Mélenchon, prendre la Révolution française comme un tout sans reconnaître les errements de la Terreur ?

Emmanuel de Waresquiel : Robespierre lui-même ne parlait pas de la guillotine et ne considérait pas la Terreur comme une dérive ou un accident malheureux dû aux circonstances ! A ce titre, on observe une espèce d'assimilation quasi mimétique de Mélenchon avec Robespierre, un peu comme Stendhal avait la passion de Mirabeau et de Danton. Je pense notamment à ce qu'a dit Mirabeau de Robespierre : "Il ira loin car il croit tout ce qu'il dit". Beaucoup de choses les rapprochent.

Chez Mélenchon comme chez Robespierre, les instruments de la vertu sont finalement assez peu vertueux : la surveillance universelle, la transparence et la dénonciation

L'un et l'autre se pensent comme la conscience de la République, ce qui rappelle la différence entre Robespierre et Danton - quand Danton est l'âme et la voix de la Révolution, Robespierre en est la conscience, avec en son coeur le principe de vertu. Et chez Mélenchon comme chez Robespierre, les instruments de la vertu sont finalement assez peu vertueux : la surveillance universelle, la transparence et la dénonciation.

On dit Mélenchon "jacobin". Est-ce une autre similarité ?

Tous les deux ont ce qu'on pourrait appeler un tempérament "jacobin". Ils sont l'un et l'autre à la croisée de deux légitimités françaises qui s'affrontaient sous la Révolution et s'affrontent encore aujourd'hui : une légitimité parlementaire, par délégation et représentation, et la légitimité du peuple et de la rue, de démocratie directe. Le programme de Mélenchon pour une VIe République prône ainsi une République parlementaire tout en veillant à ce que le Parlement soit sans cesse soumis au contrôle des citoyens et de ce qu'il appelle "le peuple".

De même, en adoptant le principe du référendum d'initiative populaire (RIC), mis en avant par les gilets jaunes, sur une base pétitionnaire facilement atteignable, il ouvre la voie à la contestation périodique par le peuple des votes parlementaires. De façon similaire, si Robespierre "tient" si longtemps sous la Révolution, c'est qu'il a su faire le lien entre la Convention nationale d'un côté et de l'autre, les 48 sections des sans-culottes parisiens, la Commune de Paris, les clubs révolutionnaires et autres innombrables comités de surveillance de la république. Il est à la fois l'homme fort de la Convention nationale, et le président du club des Jacobins. Il tient les deux bouts de cet étrange paradoxe français d'une même souveraineté qui aurait deux modes opératoires.

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Cet affrontement entre deux légitimités est au coeur de la Révolution, il en constitue même le combustible. Cela s'illustre par exemple en 1793 et 1794 par les "Journées révolutionnaires", lorsque les sections sans-culottes parisiennes marchent sur la Convention pour obtenir ce que la Convention ne vote pas : l'armée révolutionnaire, la vengeance contre les traîtres, le minimum des salaires et le maximum des prix. Le maximum des prix, ça vous rappelle quelque chose !

Vous évoquez le "peuple", très présent dans les discours de ces deux figures. La notion est abstraite : de quel "peuple" s'agit-il ?

Il y a curieusement chez l'un et l'autre une vision globalisante et idéalisée du peuple, et une sorte d'indifférence à l'individu, quand ce n'est pas du mépris. Ce sont au fond deux personnages littéraires, qui partagent une même fascination pour les mots comme si ceux-ci devaient l'emporter sur le réel, ses pesanteurs et sa complexité. Ils me font tous les deux penser à ce qu'écrit Tocqueville dans L'Ancien Régime et la Révolution : "Quand on étudie l'histoire de notre révolution, on voit qu'elle a été menée dans le même esprit qui a fait écrire tant de livres abstraits sur le gouvernement. Même attrait pour les théories générales, même mépris des faits existants [...]." Mélenchon, grand orateur et certainement meilleur orateur que Robespierre, porte comme ce dernier cette passion française pour les discours et les mots.

Son programme est imprégné de la Révolution française, c'est fascinant

Autre ressemblance, ils ont en commun cette fascination pour la table rase, cette même croyance en un peuple nouveau, "régénéré". Mélenchon parle de "rupture révolutionnaire" dans son programme pour une VIe république. Et il en avance les moyens. Un exemple simple : en septembre 1791, alors que la première assemblée nationale constituante est sur le point de se séparer, Robespierre propose que ses membres ne soient pas rééligibles car il veut une nouvelle assemblée totalement neuve. Que dit Mélenchon dans son programme de VIe République ? Pas un ancien parlementaire ne peut être ou ne doit être élu à la nouvelle constituante de la VIe. C'est exactement le même principe. Son programme est imprégné de la Révolution française, c'est fascinant. On y évoque même jusqu'aux Cahiers de doléances de 1789. On saute à pieds joints deux siècles en arrière sans tenir compte de ce qui s'est passé du Directoire aux républiques des XIXe et XXe siècles.

Vous différenciez Robespierre et Danton, mais Mélenchon a aussi quelque chose de ce dernier, ce "tribun populaire".

Mélenchon a en commun avec lui cette force physique et ce talent d'orateur que n'a pas Robespierre. Danton et Robespierre sont tous deux avocats - Robespierre, à Arras, est l'avocat des causes perdues, Danton est un avocat d'affaires. Y a-t-il une part d'affairisme chez Mélenchon ? Je n'en sais rien. Mais du point de vue de sa conception de la République, Mélenchon reste bien plus robespierriste. De plus, je ne crois pas qu'il ait comme Danton cette conscience blessée d'une Révolution en train de se retourner contre elle-même. Il reste accroché à cet idéal révolutionnaire après lequel il court et prend comme Robespierre le risque de l'absolutisme et de l'enfermement dans un idéal indépassable.

Mélenchon fait référence à la Révolution, mais c'est la part de la Révolution plus attachée à l'égalité qu'à la liberté...

Oui, ce que Mélenchon va jusqu'à appeler "l'égalité réelle". Tous deux ont une vision utopique de l'égalité. Ils sont victimes du syndrome de l'inachèvement égalitaire de la Révolution. Celle-ci permet de passer à l'égalité civile, puis de l'égalité civile à l'égalité politique (enfin, pour les hommes), mais comment passer ensuite de l'égalité politique à l'égalité sociale ? On sait que celle-ci est inatteignable. Mais cela reste, comme pour Robespierre, l'une des grandes ambitions de Mélenchon.

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D'où cet autre rapprochement entre les deux hommes : l'association de la vertu républicaine à la haine de l'argent. La ligne de démarcation qui sépare le bon du mauvais citoyen, c'est l'argent. C'est Fouché qui écrit, de Nevers, à Robespierre, en octobre 1793 : "On rougit ici d'être riche et l'on s'honore d'être pauvre." Ça, c'est du Mélenchon dans le texte ! Vous savez comment Robespierre s'est fait connaître en mai 1789 alors qu'il venait de se faire élire à Arras jeune député de l'ordre du Tiers aux Etats généraux. La situation est bloquée. Une crise des prix du blé frappe la paysannerie française à cause des mauvaises récoltes et d'un hiver violemment froid. Raymond de Boisgelin archevêque d'Aix entre dans la salle des séances des députés du Tiers un morceau de pain à la main et déclare : "Plutôt que de nous combattre les uns les autres prenons des mesures pour subvenir à la nourriture du peuple." Robespierre alors inconnu se lève et lui répond : "Renvoyez les laquais orgueilleux qui vous escortent, vendez ces équipages superbes et convertissez ce luxe superflu en aliments pour les pauvres." C'est la première expression politique de Robespierre au tout début de la Révolution. Elle est pleine d'avenir. Certaines envolées de Mélenchon sur la corruption ressemblent à du Robespierre dans le texte : "Si vous voulez poursuivre les corrompus, traquez les corrupteurs ! ". Et le complot n'est pas loin.

Selon vous, le lien entre Mélenchon et Robespierre est-il une construction stratégique ou une fascination sincère ?

Mélenchon s'inscrit dans une continuité révolutionnaire qui associe 1793 à 1917, ce qu'a bien montré François Furet dans Le Passé d'une illusion. Quelle en est la part politique et celle des convictions, il est difficile de le dire. Mélenchon est habité par la Révolution française, et par la connaissance qu'il en a, quelles qu'en soient les interprétations, il est probablement l'un des hommes politiques les plus cultivés de sa génération.

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On a évoqué ce qui rapproche Mélenchon de Robespierre. Qu'est-ce qui les divise ?

Physiquement, ils sont très dissemblables. Robespierre était inquiétant avec ses lunettes fumées, tiré à quatre épingles, perruque poudrée et gilet assorti... La terreur propre est encore plus terrifiante que la terreur sale ! Autrement, ce qui les divise le plus tient sans doute à la vision très différenciée qu'ils ont l'un et l'autre de la République et de son organisation. Mélenchon prône une république "universaliste", décentralisée et communautarisée, qui n'a pas grand-chose à voir avec la "République une et indivisible" de Robespierre. Il est jacobin par tempérament mais communautariste dans son programme politique.

Les 'forums d'initiative citoyenne' que propose LFI dans le cadre de sa Constituante ressemblent un peu aux clubs révolutionnaires de 1793 mais décentralisés

Robespierre refusait de faire de la République française "un amas de républiques fédératives qui seraient sans cesse la proie à des fureurs civiles", la République étant pour lui "un Etat unique, soumis à des lois constitutionnelles, uniformes". Les "forums d'initiative citoyenne" que propose LFI dans le cadre de sa Constituante ressemblent un peu aux clubs révolutionnaires de 1793 mais décentralisés, avec une focale sur les municipalités, les départements et les régions, sans ce lien de subordination qui existait sous la Révolution entre le club jacobin parisien et les clubs affiliés des départements. La formation de cette VIe République rêvée est en réalité décentralisée, au risque de la pagaille, tout du moins sur le papier. Quant au communautarisme, je constate qu'Alexis Corbière approuve la décision prise par le Conseil municipal de Grenoble qui autorise le burkini dans les piscines publiques. Cependant, je continue de penser que Mélenchon a un tempérament fondamentalement jacobin : s'il arrivait au pouvoir, peut-être que tout cela serait joyeusement balayé.

Vous ne le dites pas mais ils ont peut-être aussi en commun un goût pour la dictature ?

Robespierre s'est toujours défendu, dans ses discours, d'être un dictateur. Il voulait être la conscience du peuple opprimé. Mais quand on observe l'organisation du pouvoir révolutionnaire, on découvre un régime autoritaire très centralisé où le Comité de salut public décide à peu près de tout et prend le dessus sur la Convention nationale. Sous les dehors d'une République parlementaire se cache en réalité une République autoritaire, pour ne pas dire plus. Certes, Mélenchon combat la "République monarchique" de la Ve et, en même temps, il croit profondément au principe d'incarnation. Enfin, c'est le sentiment qu'il me donne.

Mélenchon aussi refuse tout rapprochement sémantique avec la dictature.

Oui, mais enfin, il propose l'adhésion de la France à l'Alliance bolivarienne... Chavez, Castro le fascinent. Il y a chez Mélenchon comme chez Robespierre un écart permanent entre les discours et les intentions. Sous la Révolution, on tuait au nom de la vertu. L'intention, c'est la vertu, et peu importe s'il faut user de la violence pour en convaincre les ennemis de la République. Certes Mélenchon exècre la peine de mort, mais, comme Robespierre, il est de ceux qui pensent que la violence de rue est une violence légitime. L'Etat n'a pas le monopole de la violence. Je pense à l'article 35 de la constitution de 1793 qui, en cas de violation de ses droits, consacre l'insurrection du peuple comme "le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs".

La conception de la force armée chez Robespierre ressemble à celle de Mélenchon. L'armée révolutionnaire est une armée citoyenne, il ne doit y avoir aucun écart entre l'armée et le peuple

Une autre chose les rapproche : une forme de méfiance viscérale vis-à-vis de la force armée. Robespierre était pacifiste. La conception de la force armée chez Robespierre ressemble à celle de Mélenchon. L'armée révolutionnaire est une armée citoyenne, il ne doit y avoir aucun écart entre l'armée et le peuple. Aujourd'hui, Mélenchon soutient une cause altermondialiste pacifiste, c'est une espèce de pygmalion quelque part entre Robespierre et Trotski.

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Mais on sait désormais où mène cette dissociation des intentions et des moyens, on l'a vu avec la Terreur puis pendant le XXe siècle. Comment, dans ces conditions, peut-on en France continuer à prôner ce genre de vision ?

Parce que les Français ne sont pas des êtres de raison ! Nous sommes les enfants dénaturés de Descartes. Descartes et sa raison sont une illusion française, la France est le pays des représentations, des imaginaires et des désirs. La Révolution française s'est faite sur cette utopie d'une réconciliation nationale, de l'indivisibilité de la Nation qui nous a conduits tout droit à la guerre civile. Mélenchon est un orateur de guerre civile. Sans parler de son programme économique... Au-dessus de 400 000 euros de revenus par an, "je coupe les têtes" ! Il est le pur produit d'une culture politique de l'affrontement et celle-ci l'emporte trop souvent en France sur une culture de la négociation et du compromis, à l'exemple des Anglo-Saxons ou de l'Europe.

Et sur une culture du réalisme aussi.

Certes, mais les Français ne sont pas réalistes. J'aime beaucoup cette phrase de Sylvain Tesson : "La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer". C'est le pays de la déréalisation, c'est très étonnant. Les Français ne tiennent pas compte de l'expérience et de l'histoire ou de l'histoire du point de vue de l'expérience. Ils tiennent compte de l'histoire du point de vue de la mémoire ou de son idéal. Mélenchon me fait un peu penser à Stendhal. Henri Beyle rêvait d'une république idéale et lorsqu'à Grenoble, il assiste à une séance du club des Jacobins de la ville, il trouve tous ces gens vulgaires et sales ; individuellement, il ne les aime pas mais collectivement il les idéalise. Mélenchon est un petit peu comme cela. Il a, de temps en temps, des attitudes d'une grande violence, là, il ne plaisante plus. Je trouve l'expression qu'il utilise : "vous, les gens" méprisante, elle n'a rien d'affectueux.

C'est un comédien aussi. Il y a eu beaucoup d'hommes de théâtre au Comité de salut public, à commencer par Billaud-Varenne. Tous les membres du Comité sont des écrivains ratés et finissent par faire de la littérature en politique, comme s'ils avaient voulu transcender leurs échecs. Et la littérature, c'est la déréalisation du monde, c'est s'apercevoir que le bonheur n'existe pas sur terre, qu'on ne peut le trouver que par l'écriture. Transposez ce principe en politique. En général, ça finit mal.

Mais face à l'intransigeance du pouvoir, n'est-il pas contraint d'aller à la confrontation ?

Je pense que du point de vue du processus révolutionnaire, c'est inexact. Louis XVI se plie et accepte la Constitution de 1791, puis, il utilise son droit constitutionnel de veto sur un certain nombre de décrets de l'Assemblée législative. Mais il reste dans le cadre d'une Constitution, même s'il n'y croit pas. Du point de vue de l'orthodoxie constitutionnelle, c'est Louis XVI qui a raison. Le procès en illégitimité fait par Mélenchon à Macron ne vaut pas du point de vue de la Révolution. Et au regard de la Ve république, il faut rappeler qu'Emmanuel Macron a été élu. Louis XVI est souverain de droit divin, par primogéniture. C'est un soupçon de différence.

En revanche, je ne doute pas un instant que Mélenchon, pour les besoins de sa cause ou parce qu'il le croit véritablement, assimile Macron à Louis XVI, le "traître". Cela va de pair avec sa contestation permanente de la légitimité du pouvoir. Voilà qui relève du jacobinisme. Qui sont les sans-culottes ? Une minorité activiste. A cette époque, la population française compte 26 millions d'habitants et la Terreur est conduite par 500 000 personnes environ ! Mélenchon est la preuve vivante de l'inachèvement de la Révolution française.