Ingérences, désinformation, cyberattaques... Pour les régimes autoritaires, tous les moyens sont bons pour saper nos démocraties. Durant plusieurs années, Nathalie Loiseau, ex-ministre chargée des Affaires européennes et députée européenne, a enquêté et collecté des données sur leurs méthodes. Elle en a fait un livre, La Guerre invisible (L'Observatoire, sortie prévue le 26 octobre prochain), dans lequel elle s'intéresse, notamment, à ceux que les Soviétiques appelaient les "idiots utiles". Tous ne le sont pas - loin de là. Mais par leur complaisance, tous servent en revanche le grand dessein des autocrates : affaiblir le modèle démocratique. A l'instar de Vladimir Poutine qui, en France, a longtemps pu compter sur un "influenceur" de premier ordre : Jean-Luc Mélenchon.

Charles Haquet

Adversaire acharné de l'Ukraine

"Jean-Luc Mélenchon incarne la gauche. Il a su, comme peu l'avaient fait avant lui, rassembler autour de son nom les principales familles de la gauche politique, qui se sont réunies pour les élections législatives. Qui dit gauche dit défense des droits de l'homme. Enfin en principe. On ne peut pas dire que ce soit la priorité du leader de la France insoumise. Les droits humains, il n'en parle guère, et pour cause.

LIRE AUSSI : Le dossier de L'Express : Mélenchon sur le gril

On aura tôt fait de penser que c'est son anti-américanisme viscéral, doublé d'une germanophobie militante, qui lui a souvent fait prendre le parti de la Russie sans que ce soit forcément celui de Vladimir Poutine. Peut-être. Il reste qu'on l'a entendu affirmer en 2008 à Rouen, alors qu'il avait rejoint le groupe communiste au Sénat, que "les communistes n'ont pas de sang sur les mains", oubliant d'un seul coup les morts de Staline ou ceux de Mao. Il n'en demeure pas moins qu'il a publiquement enjoint Poutine à "finir le travail" en Syrie, repris la logorrhée russe sur les "néonazis" au pouvoir en Ukraine et refusé toute aide à Kiev depuis la révolution de Maïdan et l'annexion de la Crimée. "La Crimée est perdue pour l'OTAN ? Tant mieux", se réjouissait-il en 2014. Sept ans plus tard et quelques semaines avant le déclenchement de la guerre d'Ukraine, il déclarait le 12 décembre 2021 sur France Inter : "On a tout à partager avec les Russes. Pour moi, la Russie n'est pas un ennemi mais un partenaire." Au journaliste qui l'interroge sur la Russie qui masse des troupes à la frontière de l'Ukraine, le candidat répond, narquois : "Ah bon, elle masse des troupes ? (...) Tout ça, c'est du pipeau. A intervalle régulier, les Russes font les gros bras." Nous sommes en décembre 2021 et il y a déjà plus de 100 000 soldats russes prêts à entrer en Ukraine. Quelques jours plus tard, il s'interroge dans Le Monde : "Pourquoi devrions-nous garantir les frontières physiques de l'Ukraine ?"

Il faut dire que depuis des années et notamment lorsqu'il fut député européen, Jean-Luc Mélenchon s'est montré un adversaire acharné de l'Ukraine. En 2014, quand les manifestants de l'Euromaïdan, après avoir été sévèrement réprimés, chassent le président pro-russe Ianoukovitch du pouvoir à Kiev, Jean-Luc Mélenchon dénonce un putsch. Quand le Parlement européen condamne la persécution des Tatars par Vladimir Poutine après l'annexion de la Crimée, il vote contre, car il juge les accusations "pas très réalistes". Le nombre de fois où il désigne les autorités ukrainiennes comme "le gouvernement néo-nazi de Kiev" ne se compte plus, comme quand il pointe du doigt "les actes barbares de l'armée ukrainienne et de ses milices fascistes", en 2015 notamment. Son acharnement contre l'Ukraine n'a pas de limite : en 2014, il s'oppose à l'accord de coopération scientifique que l'Union européenne vient de renouveler avec Kiev, au motif qu'il s'agirait... "d'une nouvelle provocation contre la Russie. Cela revient même à encourager le gouvernement aventurier actuellement en place en Ukraine avec la participation des néo-nazis et d'agents nord-américains"(1). Donc tant que le gouvernement de Kiev était aligné sur Moscou, on pouvait coopérer avec lui. Le jour où il essaye de se libérer un peu plus du joug russe, on ne doit pas provoquer Moscou. Voilà tout le cas que Jean-Luc Mélenchon fait de la liberté des peuples.

"L'Ukraine, ce pays qui a tant de mal à en être un"

Mais il ne faut pas croire un seul instant qu'il veuille du mal au peuple ukrainien, bien au contraire ! C'est pour son bien qu'il lui refuse une aide financière en 2015, parce qu'il "refuse de le voir soumis au joug des institutions de Bruxelles en plus du FMI" (2). Qui peut le croire ? Pas grand monde en vérité, puisque sur son blog, il publie le 4 mars 2015 un texte intitulé "Avant l'orage", où il salue le fait que "la Russie est une très grande puissance militaire" et en appelle à "la patience, l'écroulement de l'économie ukrainienne, la désagrégation de ce pays qui a tant de mal à en être un, tout vient à point à qui sait attendre". Au même moment, il s'oppose à l'imposition de sanctions vis-à-vis de Moscou. De même, il se lamente que la France renonce à livrer à la Russie les deux porte-hélicoptères Mistral qu'elle lui avait vendus et qui tombent bien mal après l'annexion de la Crimée et le déclenchement des troubles dans le Donbass. Il qualifie la décision française de "trahison insupportable". On n'ose imaginer où nous en serions aujourd'hui si François Hollande avait écouté le leader des Insoumis et si les deux Mistral de fabrication française pilonnaient Odessa.

On en viendrait à croire que le chef des Insoumis aime Vladimir Poutine. Attention à ne pas commettre un pareil crime de lèse-majesté à l'encontre de Jean-Luc Mélenchon ! Depuis des années, il essaie de nous faire croire qu'il n'est aligné sur personne et qu'en Russie même, il a choisi le camp de l'opposition. Il faut pourtant le dire vite et ne pas être trop regardant. L'opposant russe que Jean-Luc Mélenchon met en avant pour preuve qu'il n'est pas dans le camp de Vladimir Poutine, Sergueï Oudaltsov, est tout de même un fervent partisan de la Crimée et du Donbass russes. Il soutient aujourd'hui "l'opération spéciale" décidée par le président russe et souhaite que plusieurs Etats, la Russie, le Bélarus et "l'Ukraine dénazifiée" puissent constituer "une superstructure soviétique".

C'est en effet la position du parti du Front de gauche, ce parti d'opposition que brandit le leader de la France insoumise comme preuve qu'il est anti-Poutine. La réalité est sans doute plus complexe. Le Front de gauche représente une opposition tolérée par le Kremlin et certains de ses membres pourraient bien jouer sur plusieurs tableaux à la fois, dissidents exilés un jour, de retour à Moscou le lendemain sans jamais être inquiétés. On pense par exemple à Alexeï Sakhnine, toujours en contact avec les partis de gauche européens, activement engagé contre l'Ukraine, hostile à la révolution de Maïdan, favorable aux séparatistes du Donbass, critique de Navalny en Russie et des opposants bélarus, soutien aux gilets jaunes en France...

Voilà le parti dont Jean-Luc Mélenchon revendique l'amitié. Quand l'opposant Boris Nemtsov est assassiné, Jean-Luc Mélenchon commence par salir sa mémoire en le traitant "d'ennemi de la liberté" et en l'accusant d'antisémitisme. Lorsqu'il lui est rétorqué qu'il confond sans doute avec quelqu'un d'autre, sa réponse est laconique : "C'est possible", même s'il ose une formule lunaire : "La première victime politique de cet assassinat, c'est Vladimir Poutine". Lorsque, dès 2014, le Parlement européen s'inquiète des premiers tracas rencontrés par l'ONG Mémorial à Moscou, une fois encore Jean-Luc Mélenchon n'est pas d'accord car "il ne s'agit bien sûr que d'isoler un peu plus la Russie" (3). Il n'y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

Jean-Luc Mélenchon recrute d'ailleurs chez LFI de chauds partisans de la Russie poutinienne : Djordje Kuzmanovic, qui l'accompagne depuis l'aventure du Parti de gauche, lui a servi de conseiller pour les affaires internationales et a monté un bureau du parti en... Russie. Il a quitté LFI en 2018 et affiche aujourd'hui une ligne souverainiste proche de l'extrême droite. Ou encore Andréa Kotarac, qui fut un client régulier de RT France pour y défendre la politique étrangère de Vladimir Poutine, était conseiller régional LFI et proche de Jean-Luc Mélenchon, avant de passer au Rassemblement national. Il avait été invité en 2019 au même forum économique international de Yalta que Marion Maréchal-Le Pen.

Les intertitres ont été ajoutés par la rédaction

(1) Accord de coopération scientifique avec l'Ukraine - Explication de vote de Jean-Luc Mélenchon sur le rapport Buzek A8-0039/2014

(2) Explication de vote de Jean-Luc Mélenchon sur le rapport de Gabriellus Landsbergis A8-0056/2015

(3) Interdiction de l'association Memorial en Russie - Résolution commune RC-B8-0164/2014 - Explication de vote de Jean-Luc Mélenchon