Jean-Luc Mélenchon aurait, sans aucun doute, fasciné le regretté Hans Rosling. Disparu en 2017 à l'âge de 68 ans, ce médecin humanitaire suédois était devenu un spécialiste du développement et des statistiques. Dans son livre posthume Factfulness (Flammarion), l'un des essais les plus importants parus ces dix dernières années, Hans Rosling plaidait pour une compréhension objective du monde qui nous entoure, plutôt qu'une vision biaisée par l'idéologie ou par notre pessimisme naturel. Les faits ? "Petit à petit, année après année, le monde s'améliore. Bien que notre planète fasse face à des défis considérables, nous avons fait des progrès formidables" assurait celui qu'on appelait le "maître Jedi des statistiques", rappelant que "85% de l'humanité est déjà dans la case que nous appelions "pays développés"".
Jean-Luc Mélenchon n'a visiblement pas lu Factfulness, ni La Grande évasion : santé, richesse et origine des inégalités (PUF) du prix Nobel d'économie Angus Deaton, encore moins Le triomphe des Lumières (Les Arènes) du professeur à Harvard Steven Pinker, des ouvrages qui battent en brèche bien des idées reçues sur le progrès matériel. Il n'est apparemment jamais allé consulter OurWorldInData.org, ce formidable site de l'université d'Oxford, dirigé par l'économiste du développement Max Roser, qui illustre les évolutions mondiales dans de nombreux domaines : santé, alimentation, croissance, éducation, inégalités, violences... Dans un grand entretien accordé à l'Express, le nouveau patron de la gauche prouve que son goût pour les mots n'a d'égal que son mépris des chiffres.
Alors que nos journalistes lui soulignent que la mondialisation a profité au pays du Sud, à travers le recul de la pauvreté, la diminution de la mortalité infantile et l'émergence de la classe moyenne, le tribun, tout à sa critique du "néolibéralisme" et de la "globalisation", nie. "Non, c'est faux. Il y a juste un capital qui s'est enrichi de toutes les manières possibles et partout" rétorque-t-il, avant de compléter : "En réalité, il n'y a jamais eu autant de pauvres et de mal nourris dans ces pays comme ailleurs. Des populations croupissent par millions dans des villes où ils n'ont rien à y faire et d'où elles finissent par émigrer. L'agriculture vivrière a été détruite. Contrairement à ce que vous dites, la globalisation n'a pas profité aux pays pauvres".
Le rôle positif de l'urbanisation
Il faut rappeler à Jean-Luc Mélenchon quelques chiffres clés. En 1980, la part de la population mondiale vivant dans l'extrême-pauvreté (soit moins d'1,90 dollar par jour) était supérieure à 40 %. Aujourd'hui, elle se situe sous les 10 % (selon la Banque mondiale). Une évolution d'autant plus remarquable que la population mondiale, sur la même période, est passée de 4,4 à 7,8 milliards d'humains. Alors que la part de la population mondiale sous-alimentée s'élevait encore à plus de 30 % au début des années 1970, celle-ci est passée à 13 % en 2001 et à moins de 9 % en 2019 (selon l'Organisation des Nations unie pour l'alimentation et l'agriculture, ou FAO). La pandémie du Covid-19 a certes aggravé la situation, faisant remonter ce chiffre à près de 10 % pour l'année 2020.
La part des enfants de moins de cinq ans étant trop maigres pour leur taille (un des critères de la malnutrition) se situait encore dans le monde à plus de 20 % en 2000, contre moins de 13 % en 2020 (Unicef, OMS, Banque mondiale). Au Bangladesh, la prévalence de ces enfants en sous-poids s'élevait à 66 % en 1986, contre un peu moins de 23 % en 2019. Quant à la mortalité infantile, elle a été réduite de plus de moitié en trois décennies: 12,5 millions d'enfants de moins de cinq ans sont morts en 1990, contre un peu plus de 5 millions en 2020 (Groupe inter-institutions des Nations unies pour l'estimation de la mortalité infantile). L'espérance de vie mondiale est, elle, passée de 45 ans en 1950 à 61 ans en 1980 et 72 ans en 2019.
"Des populations croupissent par millions dans des villes où ils n'ont rien à y faire"? Pour les experts, l'urbanisation, vilipendée par Jean-Luc Mélenchon, est justement l'un des facteurs les plus importants dans la spectaculaire baisse mondiale des taux de fécondité, tout comme dans la hausse du niveau d'éducation des femmes. "La planète s'est urbanisée à une vitesse spectaculaire. En 1950, seulement 30 % de la population mondiale était urbaine. En 2007, pour la première fois dans l'histoire, la population urbaine a surpassé celle rurale. Et en 2050, deux tiers d'entre nous devraient vivre en ville. Or à la campagne, l'enfant représente un atout économique, avec des bras supplémentaires pour travailler dans les champs. Mais quand on déménage en ville, il se transforme en un fardeau financier. Par ailleurs, et c'est sans doute encore plus important, l'urbanisation favorise l'éducation des femmes à travers le système scolaire, Internet, les librairies, les médias, mais aussi la fréquentation d'autres femmes. Et une fois que les femmes ont cette liberté, elles veulent contrôler leur vie comme leur corps, ce qui passe par avoir moins d'enfants. L'influence des religions organisées est également plus forte dans des environnements ruraux que citadins" soulignent les Canadiens Darrell Bricker et John Ibbitson, auteurs de Planète vide (Les Arènes).
Alors qu'en 1960, une femme avait encore en moyenne 5 enfants, ce chiffre a chuté à 2,40 en 2019. Selon l'Unesco, le taux mondial de scolarisation des filles est passé de 73 % en 1995 à 89 % en 2020, avec des améliorations importantes en Afrique subsaharienne ou en Inde. Trois fois plus de femmes sont aujourd'hui inscrites à l'université qu'il y a vingt ans. D'un point de vue général, la part population mondiale analphabète (parmi les 15 ans et plus) s'élevait à 80 % en 1900, contre moins de 14 % en 2016 (OCDE et Unesco).
Enfin, en ce qui concerne les "pays pauvres" et la mondialisation, rappelons qu'un Etat comme le Bangladesh a depuis 1980 été marqué par une explosion de son PIB par habitant, passé de 230 à près de 2000 dollars courants (Banque mondiale). Au niveau mondial, le PIB par habitant a connu une croissance spectaculaire depuis la deuxième moitié du XXe siècle : situé à 450 dollars en 1960, il était à 2550 en 1980, à 5530 en 2000, et à près de 11 000 en 2022 (Banque mondiale). Même les économistes Thomas Piketty, Lucas Chancel, Gabriel Zucman et Emmanuel Saez, très marqués à gauche, doivent reconnaître que les inégalités entre les pays se sont "amoindries au cours des deux dernières décennies", tout en mettant l'accent sur la hausse des inégalités à l'intérieur des Etats. Comme l'explique le journaliste économique britannique Hamish McRae dans son récent essai de prospective The World in 2050 (Bloosmbury), du fait du grand rattrapage économique à l'oeuvre par rapport aux pays occidentaux, deux tiers de la population mondiale devraient faire partie de la classe moyenne, ou supérieure, en 2050. Une évolution inédite dans l'histoire de l'humanité.
Le contre-exemple du Venezuela
Pourquoi méconnaissons-nous ces évolutions positives? Selon une étude menée en 2017 par la Fondation Gapminder de Hans Rosling sur 12 000 personnes dans 14 pays, seuls 7 % des sondés - et 4 % chez les Français... - ont par exemple conscience que la part de la population mondiale vivant dans l'extrême-pauvreté a non pas augmenté ou stagné, mais diminué de près de moitié en 20 ans. Seuls 4 % des Français ont aussi répondu correctement à une question sur la part des filles qui finissent l'école primaire dans les pays à faibles revenus, n'ayant pourtant le choix qu'entre trois réponses : 20 %, 40 % ou 60 % (la bonne réponse est la troisième). Hans Rosling montrait ainsi que non seulement les humains méconnaissent ces évolutions positives, mais qu'en plus ils se trompent lourdement. Face au même QCM, un chimpanzé dépourvu de biais aurait eu un peu plus de 33 % de chances de répondre correctement.
La cause première est sans doute à chercher dans l'instinct négatif qui pousse notre espèce à toujours envisager le pire. Hans Rosling fustige aussi des stéréotypes bien ancrés qui consistent par exemple à opposer les pays du "Nord" et ceux du "Sud". Le psychologue cognitiviste Steven Pinker met lui en avant une "progressophobie" chez un grand nombre d'intellectuels, d'universitaires ou de journaliste, une détestation de l'idée de progrès que l'on retrouve chez des personnes pourtant très éduquées, et qui vont jusqu'à remettre en cause les statistiques en les qualifiant de "nouvelle religion". Un homme politique comme Mélenchon, qui a fait carrière sur l'indignation, n'a de surcroît aucun intérêt à reconnaître que "la mondialisation" et le "néolibéralisme" n'ont pas apporté que des calamités. Mais Hans Rosling avertissait que ce pessimisme moral est un très mauvais conseiller politique. Selon lui, une vision du monde basée sur les faits et non pas sur les idéologies ou sur le déclinisme s'avère bien plus utile pour faire face aux enjeux de l'avenir.
Ces évolutions n'ont cependant rien d'automatiques. Jean-Luc Mélenchon n'a cessé de vanter le Venezuela d'Hugo Chavez et de Nicolas Maduro. "Le Venezuela bolivarien est une source d'inspiration pour nous, nous saluons la victoire de #Maduro !" tweetait-il par exemple en 2013. Une inspiration? En 1960, grâce à ses réserves de pétrole, le Venezuela était, en revenu par habitant, plus riche que le Canada, l'Australie ou tous les pays européens excepté la Suisse. En 2018, les Vénézuéliens n'avaient plus qu'un niveau de vie équivalent à un dixième de celui des Européens de l'Ouest. A la suite de la chute de son économie sous le régime de Maduro, ce pays est même l'un des très rares Etats dont la population est aujourd'hui plus pauvre qu'en 1950...
