Au premier plan, une hallucination négative, une occultation de la réalité, un trou noir en lieu et place de ce qu'on a sous le nez. Rien d'ophtalmologique là-dedans. Une pure affection de l'esprit.

Je conseille aux agnostiques d'aller voir les 650 propositions de la Nupes. A force de se laisser impressionner par les talents commerciaux de Jean-Luc Mélenchon, on en finirait par oublier ce qu'il vend sous couvert de radicalisation sociale et écologique. Ça mérite pourtant d'être lu, et déjà parce que la réalisation d'un tel projet - restons dans la nuance insoumise habituelle - nous renverrait à l'âge de pierre. Aucun investisseur avisé n'accepterait de mettre ou de laisser un centime dans un pays qui serait devenu aussi absolument antiéconomique. La perspective est donc celle d'une récession terrible, d'un chômage immense, d'une - vraie - casse sociale, avec ce qu'elle emporte de trahison vis-à-vis de ceux qu'on prétend défendre... Mais laissons. La question n'est pas de savoir si ce programme est viable - mettons qu'il ne l'est pas. Elle est de se demander comment nombre de Français - et de partis politiques avec eux - peut glisser autant de poussière sous le tapis et dénier d'aussi larges pans de réalité probable.

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Sortons du terrain économique. Celui du droit n'est pas mal non plus. Le mélenchonisme ruisselle de moraline juridique. On y punit de partout. Une horde de Fouquier-Tinville nous rappellera aux rigueurs de la loi. Ou plutôt de certaines lois. L'européenne, elle, devra souffrir qu'on lui "désobéisse". Pas en tout - ce serait mal, puisqu'on fait semblant de ne pas vouloir quitter l'Union. On s'affranchira seulement de ce qui nous gêne : nous choisirons, parmi les règles, celles qu'il nous plaira de respecter. Ce sera notre fierté, notre "résistance", d'autant plus irréprochable que portée par le peuple et sa volonté bénie.

La carpe chavezienne et le lapin sandrine-rousseauiste

Sauf que, au bout du compte, le droit européen ne serait plus du droit une fois traité de la sorte. Fini l'obligation. Cinquante ans de construction juridique du continent jetés par terre. D'immenses progrès laminés en tous domaines. Mais on regarde ailleurs. Il faut ça pour que la Nupes puisse exister : traiter l'incohérence comme un détail, l'essentiel comme un accessoire.

Le droit constitutionnel n'est pas mieux loti. On nous annonce une "Assemblée constituante" réunie des mois durant pour concocter le génial projet que les parlementaires sont paraît-il les seuls aptes à "bien" concevoir. Encore faut-il réunir ce panthéon et lui attribuer cette compétence. Cela requiert de modifier l'article 89 de la Constitution. Comment ? En convoquant un référendum direct de l'article 11, entaché par-là de la même inconstitutionnalité que celle que Marine Le Pen proposait de commettre. Derechef, c'est Alice au pays des merveilles juridiques. Les règles n'existent que quand elles m'arrangent.

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Vous me direz, c'est de bonne guerre de promettre la lune aux élections. Mais quand même. On n'est pas obligé de se convaincre que les monstruosités n'en sont pas. Voilà pourtant ce qui fait exister la Nupes, comme son électorat, sur une généreuse part des propositions qui les rassemble.

Comment est-ce possible ? L'idéologie ? Oui et non. Il y en a beaucoup et très peu dans ce gigantesque attrape-tout, précisément parce qu'il faut y faire coexister la carpe chavezienne, le lapin sandrine-rousseauiste, la faucille haute époque et un grand nombre de "sensibilités" aussi égotiques qu'incompatibles. L'identité "de gauche" ? Sans aucun doute. Mais il faut s'en inquiéter comme de la peste parce qu'elle n'est plus là qu'un label : un signe d'appartenance, un laissez-passer qui permet tout, même si - et peut-être parce que - il ne veut presque plus rien dire. L'antimacronisme viscéral ? Evidemment. Avec ce qu'il suppose d'infantilisme - que l'on "aime" ou non l'intéressé - dans ces heures graves et dangereuses où les affects et les goûts de "style" ne devraient plus peser lourd dans les urnes. L'angoisse, justement, devant ce retour du tragique et ces lendemains qui ne chanteront pas ? Sûrement. Les enfants terrifiés se réfugient dans les mondes magiques construits à leur mesure, où tout est possible car rien n'est comme en vrai. Ces mêmes enfants terrifiés qui deviendront terrifiants lorsqu'ils refuseront de grandir, c'est-à-dire de sortir de là.

*Denys de Béchillon est constitutionnaliste, professeur de droit à l'université de Pau.