Il y a des victoires qui en cachent d'autres. Celle de Louis Aliot, candidat aux élections municipales dans la ville de Perpignan, pourrait être de celle-là. Dans cette dernière ligne droite, tous les signaux sont au vert pour celui qui a enregistré 36% des voix au premier tour, le 15 mars, loin devant le maire sortant Jean-Marc Pujol, arrivé deuxième (19%). Un adversaire de 71 ans fatigué et un front républicain qui s'effrite, avec trois colistiers LREM qui ont appelé à voter pour le candidat du Rassemblement national (RN), malgré le désistement de la liste macroniste au profit du maire sortant. "Sans oublier que Louis Aliot possède une réserve de voix même chez ses propres électeurs, avec de nombreux partisans qui se sont abstenus au premier tour", rappelle l'historien Nicolas Lebourg, qui s'est penché sur le cas perpignanais dans une note publiée sur Mediapart. Si Louis Aliot gagne la ville, dimanche 28 juin au soir, qui pourra s'attribuer le mérite de sa victoire ? Son parti, dirigé par son ex-compagne Marine Le Pen ? Ou son voisin et ami, le maire de Béziers Robert Ménard, dont il a épousé la stratégie d'indépendance ?

Côté RN, on saluera évidemment sans réserve la victoire d'un historique du lepénisme, ancien directeur de cabinet de Jean-Marie Le Pen, qui a toujours sa carte au parti. Mais ces derniers mois, Louis Aliot a pris des airs de soldat affranchi, loin du siège de Nanterre et même de l'Assemblée nationale, où le député des Pyrénées-Orientales se contente du minimum. Sur ses affiches, nulle trace de la flamme tricolore. Et dans sa permanence - un grand appartement bourgeois dans le centre-ville - aucune photo de Marine Le Pen. Seuls les eurodéputés Thierry Mariani et Jean-Paul Garraud, des anciens de l'UMP, sont venus le soutenir. Louis Aliot préfère inviter Eric Zemmour, comme en septembre 2019, plutôt que des cadres du parti. "Mon implantation à Perpignan ne justifiait pas qu'on fasse venir le banc et l'arrière banc du RN", balaie le candidat, qui assure avoir eu "un déclic" après les régionales de 2015 : il faut se dépouiller des étiquettes partisanes.

Le "modèle" Ménard

Dans les mois précédant les élections européennes de 2019, Aliot, qui hésite à se présenter comme tête de liste, voit Robert Ménard fondre sur lui. "Je lui ai dit 'tu rigoles ?', raconte le maire de Béziers. 'Tu es élu député, tu vas partir député européen, comment les Perpignanais peuvent-ils croire à ton engagement ?' Pendant la campagne perpignanaise, le même Ménard est venu deux fois. La première pour l'inauguration du local et l'autre juste avant le second tour. "Louis Aliot a compris quelque chose d'essentiel : on ne gagne pas une ville de 120 000 habitants en se réduisant à la flamme du FN", se félicite le voisin, élu avec le soutien du parti en 2014 mais qui, depuis, ne cesse de critiquer Marine Le Pen. "Le modèle, c'est celui qui réussit", assume Louis Aliot, bien décidé lui aussi à se construire un fief à sa taille. Et qui de mieux placé que Robert Ménard, réélu dès le premier tour en mars avec 68% des voix, pour incarner l'exemple ?

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Les partisans de l'union des droites voient dans cette émancipation une preuve que l'étiquette RN continue d'être un frein. "La prise de Perpignan, ajoutée au triomphe de Robert Ménard à Béziers, serait une victoire de la ligne plus libérale, qui défend l'union des droites. Cette ligne est hostile au marino-philippotisme", analyse Nicolas Lebourg en référence à l'ancien numéro deux du parti, Florian Philippot, défenseur d'une sortie de l'euro et d'une politique économique souverainiste.

A Moissac, une liste "d'union des droites"

D'autant que Perpignan pourrait bien ne pas être le seul exemple de ce genre. A 270 kilomètres de là, dans la ville de Moissac (Tarn-et-Garonne), Romain Lopez défend aussi une stratégie d'indépendance. Le jeune homme de 31 ans n'a affiché ni flamme ni logo du RN sur ses tracts, et revendique une liste "divers droite". "Les adhérents RN sont minoritaires, il n'y en a que six, dont deux seulement en position éligible", explique-t-il.

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Arrivé en tête au premier tour avec 47% des voix, l'ancien assistant parlementaire de Marion Maréchal a de grandes chances de victoire ce dimanche 28 juin. La petite fille de Jean-Marie Le Pen lui a d'ailleurs envoyé un SMS de félicitations, tout comme le cabinet de Robert Ménard. Marine Le Pen, en revanche, ne s'est jamais manifestée. Est-ce parce que, dès 2017, ce marioniste avait inscrit, lors du second tour des législatives "l'union à droite" comme slogan sur ses affiches de campagne ? "Si je suis élu dimanche, je continuerai sur cette ligne qui me paraît essentielle, notamment pour les départementales", promet-il.

Du côté de Béziers, Robert Ménard se frotte les mains. La semaine dernière, l'ancien patron de Reporters sans frontières a de nouveau répété, sur le plateau de BFMTV, que Marine Le Pen "ne sera pas le prochain chef de l'Etat". "Elle va perdre", s'est-il plu à affirmer.

A trois jours du scrutin, le récidiviste a décidé de soutenir la candidature de Valérie Laupies à Tarascon, exclue du Rassemblement national après avoir plaidé pour une liste commune conduite par Nicolas Dupont-Aignan aux européennes de 2019. Qu'en pense le candidat de Perpignan ? "Nationalement, je suis en total désaccord avec Robert Ménard", glisse un Louis Aliot gêné par les sorties de cet ami trop bruyant. Pas de quoi rafraîchir cependant leurs liens. Cet été, Robert Ménard lui a déjà gardé une place pour la corrida du 15 août, dans les arènes de Béziers. "Louis ? Pardi ! Il sera à côté de moi", sourit l'édile, qui n'en est pas à sa première mise à mort. Marine Le Pen, elle, a toujours refusé d'accompagner les deux hommes dans leurs virées. Pas son truc, pour l'amoureuse des bêtes. Encore un point de désaccord.