Le parquet de Lyon a annoncé, mardi 25 octobre, l'ouverture d'une enquête pour "provocation à la haine" après une manifestation "de l'ultradroite", vendredi 21 octobre, en hommage à la jeune Lola, tuée à Paris. La manifestation, marquée par des slogans xénophobes, avait rassemblé 100 à 150 personnes le soir dans le centre de Lyon, selon la préfecture. "Le parquet de Lyon a ouvert une enquête du chef de provocation publique à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion", a indiqué le parquet dans un courriel.
Le maire écologiste de Lyon, Grégory Doucet, a indiqué que ce rassemblement avait été revendiqué par un militant s'identifiant sur les réseaux sociaux comme cadre de "Remparts Lyon", une structure héritière de l'association d'extrême droite dissoute "Génération identitaire". L'édile a écrit, lundi, à Emmanuel Macron pour demander la "dissolution immédiate" des "Remparts".
Dans un entretien à L'Express, Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques à la fondation Jean-Jaurès, décrypte ces manifestations organisées un peu partout en France, où étaient présents des membres de l'ultradroite et de l'extrême droite, et explique pourquoi les dissolutions de ces groupuscules ne résoudraient pas tout.
L'Express : Comment expliquer la présence de l'extrême droite et de l'ultradroite dans la rue ? Traditionnellement, c'est plutôt la gauche qui appelle à manifester...
Jean-Yves Camus : C'est vrai mais les manifestations qui ont eu lieu ces derniers jours n'ont absolument pas la même ampleur que celles organisées par la Nupes et la CGT, par exemple. On parle de seulement quelques dizaines voire quelques centaines d'individus au maximum dans le cas de l'extrême droite et de l'ultradroite.
Les manifestations organisées par l'extrême droite ont toujours existé, sous deux formes. D'un côté, des manifestations "réactives", autrement dit liées à un évènement. Ces derniers jours, une poignée de militants sont venus se greffer aux manifestations convoquées par l'Institut pour la Justice, réputé proche du parti Reconquête d'Eric Zemmour. Mais le parasitage des manifestations était assez inévitable.
Il existe de l'autre côté des manifestations "commémoratives", liées notamment à l'anniversaire de la mort de leurs figures historiques préférées ou à des évènements plus récents. Chaque année, à Paris, une manifestation est par exemple organisée le 9 mai en la mémoire de Sébastien Deyzieu, un militant proche de l'Oeuvre française décédé le 7 mai 1994 lors d'une manifestation interdite après être tombé d'un immeuble alors qu'il voulait semer la police. Une manifestation en la mémoire de Robert Brasillach est par ailleurs organisée annuellement dans la capitale, le 6 février. Cette sorte de "calendrier rituel" culmine avec le rassemblement de l'ultradroite en l'hommage de Jeanne d'Arc, généralement le 12 mai, mais celui-ci est un peu en perte de vitesse depuis plusieurs années.
Certains cortèges étaient parfois exclusivement composés de jeunes hommes vêtus de vêtements sombres, dissimulant leur visage et hurlant des slogans racistes. Ce genre de chose est-il courant dans l'ultradroite ?
Je ne vais pas faire de pronostic sur le nom du groupe auquel appartiennent ces personnes mais cela ne m'étonnerait pas d'assister à la réapparition des Zouaves Paris, ce groupe dissous en janvier 2022. L'ultradroite - autrement dit cette nébuleuse distincte de l'extrême droite qui refuse le régime démocratique et qui utilise la violence pour se faire entendre et propager ses idées - a toujours voulu pratiquer le mimétisme en essayant d'utiliser les codes de l'adversaire.
Par ailleurs, vient se greffer à la présence de l'ultradroite la volonté d'en découdre des antifas les plus radicaux. Les personnes cagoulées étaient toutefois moins nombreuses que, par exemple, les manifestants de Civitas qui ont organisé un certain nombre de rassemblements, y compris en province.
L'Action française a prôné dès sa fondation en 1898 une certaine violence...
L'Action française avait un service d'ordre, appelé les Camelots du Roi, qui effectivement n'y allait pas de main morte. Mais la violence était commune à tous les partis politiques à cette époque et certains d'entre eux possédaient leurs propres groupes de protection. Dans les années 1930 encore, on faisait usage des armes à feu dans les réunions publiques, et ce des deux côtés. Les manifestations organisées par l'Action française sont toutefois calmes. Ce mouvement, qui a une longue habitude des manifestations de rue, a une organisation très hiérarchisée.
Des nouvelles dissolutions de groupuscules peuvent-elles être prononcées par l'exécutif, comme le souhaite notamment le maire de Lyon ?
La dissolution administrative est avant tout un signal politique porté à une mouvance qui pose problème. Elle peut éloigner les suiveurs mais elle n'éloigne pas les gens dévoués à la cause. La dissolution d'un groupuscule est possible parce qu'il s'agit d'une structure associative déclarée. Même si elle n'était pas déclarée, elle constituerait ce que l'on appelle une association de fait, qui peut être dissoute.
Cette mesure peut toutefois être contestée par le juge administratif, jusqu'à la plus haute juridiction. L'association visée doit rentrer dans les catégories visées par l'article L212-1 du code de la sécurité intérieure. Ces catégories sont assez larges mais elles ne permettent pas non plus de dissoudre n'importe quoi. La décision doit être motivée : il faut prouver que derrière les individus cagoulés se trouvent bien des membres de l'association visée par la dissolution. Et c'est là que le bât blesse. Le fait d'être cagoulé tombe de son côté sur le coup d'une autre incrimination : le délit de dissimulation du visage. On peut en outre dissoudre des groupes qui incitent à la haine raciale, mais il faut pouvoir prouver les slogans qui ont été claironnés par les membres de l'association visée.
Quand on frappe une organisation comme Génération identitaire, qui comprenait un bon millier de sympathisants à son apogée, alors on affaiblit cette organisation. Mais il est impossible d'empêcher 50 personnes de continuer à entretenir des liens. On constate que certaines branches dissoutes se sont ensuite reconstituées. Certaines personnes passent leur vie à militer dans des groupuscules et aucune répression ne les arrête. L'essentiel, c'est de faire en sorte que ces mouvements ne drainent pas plus de personnes.
En dépit des accusations de récupération politique, des centaines de personnes s'étaient réunies dans la soirée du jeudi 20 octobre à Paris en présence d'Eric Zemmour. Le RN, qui devait dans un premier temps participer au rassemblement, a quant à lui finalement organisé une minute de silence au même moment devant l'Assemblée nationale. Comment le RN et Reconquête se positionnent-ils face à ces manifestations ?
Pour le RN, il était temps de s'apercevoir qu'il ne fallait pas y aller et la décision la plus sage aurait été dès le départ de s'abstenir. La décision de participer à la manifestation, annoncée par Jordan Bardella, a été très précipitée à mon avis. La "normalisation" voulue par le RN aurait consisté à attendre que les obsèques de la jeune fille soient passées et donc ne pas se précipiter pour manifester alors que la famille de Lola a appelé à ce qu'il n'y ait aucune forme de récupération politique.
En ce qui concerne Reconquête, si l'on regarde le nombre de participants présents aux rassemblements, cela reste modeste voire très modeste par rapport au nombre de voix récoltées à l'élection présidentielle. Cela reste des petites manifestations, même si elles étaient bien disséminées sur l'ensemble du territoire.
