Une centaine d'anciens militaires ont publié dans l'hebdomadaire Valeurs Actuelles, le 21 avril, une tribune appelant les politiques à prendre des mesures "pour la sauvegarde de la nation", mettant en garde contre "une explosion et l'intervention de nos camarades d'actives dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles".

Les signataires ont été soutenus par Marine Le Pen, dans une autre missive publiée par le même journal deux jours plus tard. "Messieurs les généraux, rejoignez-moi dans la bataille pour la France", a écrit la présidente du Rassemblement national en réponse au texte paraphé notamment par vingt officiers généraux. Le directeur de l'Observatoire des radicalités politiques à la fondation Jean Jaurès, Jean-Yves Camus, revient pour L'Express sur les rapports entre extrême droite et forces armées, et sur les risques encourus par la candidate à la présidentielle en affichant un tel soutien.

L'Express : Plusieurs centaines d'anciens militaires ont publié la semaine dernière une tribune appelant les politiques à prendre des mesures "pour la sauvegarde de la nation" afin d'éviter "l'intervention de nos camarades d'actives". Quelles sont les inspirations politiques de ce texte ?

Ce sont celles de ce filon qui considère que l'armée a un devoir d'intervenir dans des situations décrites comme étant celles d'une "France en péril de mort". En toile de fond, on a ce sentiment d'Apocalypse qui tend à justifier l'intervention de l'armée, qui ressort de l'état d'exception. Ils divergent entre eux sur le degré de pourrissement, mais ce sont tous des pessimistes, persuadés que la France arrive au terme de son histoire. Il leur semble légitime que l'armée intervienne pour éviter cette catastrophe. Ce courant est aussi incarné, à sa manière, par Philippe de Villiers, qui a lui-même appelé à "l'insurrection".

LIRE AUSSI : Un Villiers peut en cacher un autre" : Philippe et Pierre, deux destins français

Ces officiers généraux sont représentatifs d'une partie de l'armée, résolument conservatrice, très à droite, réactionnaire au sens propre du terme. Ils raisonnent en termes de grandeur perdue et se situent dans la filiation de cette droite qui a toujours allié l'armée et la politique. Certains militaires s'y sont essayés, comme le général Boulanger .

On peut cependant noter que les deux généraux tête d'affiche, Christian Piquemal et Antoine Martinez, sont membres du comité national de la résistance française et européenne, la formation croupion fondée par Renaud Camus (théoricien du Grand Remplacement, N.D.R) et que le général Martinez a fondé sa propre organisation politique, Volontaires pour la France : ce sont des mouvances ultra-réactionnaires, mais pas fascistes. Et finalement, ils sont assez marginaux.

LIRE AUSSI : Qui sont les généraux signataires de la tribune de militaires soutenus par Marine Le Pen ?

La semaine précédente, Valeurs Actuelles avait publié une tribune de Philippe de Villiers titrée "J'appelle à l'insurrection". La droite radicale, historiquement "le parti de l'ordre", serait-elle entrée dans un climat insurrectionnel, ou joue-t-on à se faire peur ?

Il faut être très clair, il n'y a pas aujourd'hui en France des signes d'insurrection menés par des mouvements à droite de la droite, ça n'existe pas. Il faut remettre les choses dans la perspective historique. L'armée est aujourd'hui de la base au sommet loyaliste, légaliste et républicaine. Elle obéit à celui qui est au sommet de la pyramide hiérarchique, le président de la République. Ses membres peuvent avoir des convictions individuelles et politiques, mais ce sont avant tout des soldats. Ils sont là pour servir et obéir. Le risque qu'aujourd'hui un putsch militaire se déclenche en France est nul.

Le risque qu'aujourd'hui un putsch militaire se déclenche en France est nul

D'ailleurs, les promoteurs devraient regarder comment ça s'est passé la dernière fois qu'ils ont tenté l'expérience ! Puisque Valeurs Actuelles a décidé de publier la tribune le jour de l'anniversaire du putsch d'Alger, regardons ! C'était une catastrophe, le putsch n'a marché ni à Alger, ni en métropole, et il a déclenché une énorme purge avec des centaines d'officiers et de sous-officiers obligés de démissionner ou condamnés.

Marine Le Pen a, vendredi, apporté son soutien à l'appel des généraux. Est-ce un faux pas politique ?

Oui, pour moi c'est une erreur. C'est le signe assez net qu'il y a malgré tout de la radicalité qui surnage derrière le processus de normalisation. Car dans cette tribune, deux choses sont particulièrement radicales. D'abord, l'idée d'une guerre civile qui approche. Certains disent que c'est de la lucidité, j'ai le sentiment que reprendre ces termes, c'est souffler sur les braises. Or, le rôle des politiques est justement de faire en sorte que la guerre civile n'advienne pas ! Second point radical de cette tribune, c'est qu'il s'agit d'un appel à l'insurrection. Comment qualifier autrement les choses, quand l'armée appelle à intervenir dans le débat politique ? Ça s'appelle un coup d'Etat ! A partir de quel stade décide-t-on que la situation est assez détériorée pour intervenir ? Au prochain attentat ? Au prochain incident dans les banlieues ? Qui prend cette décision et à partir de quoi ?

Alors même que la présidente du RN consacre de nombreux efforts à asseoir sa stature de présidentiable, pourquoi prend-elle le risque de nuire à sa quête de normalisation en affichant pareil soutien ?

Elle pense que ce soutien va être l'équivalent pour elle d'une tournée électorale des casernes. A mon avis, elle se trompe complètement. Depuis des années elle bénéficie d'un vote des gendarmes et des CRS, visible à proximité de certaines casernes, c'est vrai, mais il ne faut pas oublier que cette armée de carrière a désormais une physionomie nouvelle, avec des origines et des profils sociologiques très divers.

Les militaires votent tout de même beaucoup plus que la moyenne pour le Rassemblement national. Selon une enquête du Cevipof datant de 2017, 41 % des militaires et 54 % des policiers interrogés avaient voté pour Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2017 (contre 16 % au niveau de l'ensemble de la population). Comment expliquer une telle adhésion ?

Le chiffre chez les policiers, de 13 points supérieur à celui des militaires, interpelle. Il s'agit d'un corps qui souffre, est exposé tous les jours, paie physiquement le prix de son engagement et de son métier. Cela m'inquiète plus que ce qui se passe dans l'armée. Car 41% des voix, ce n'est pas une majorité.

Mais ça explique pourquoi Marine Le Pen se sent obligée de tendre la main à cet électorat. Les sondages la placent actuellement autour de 47% des voix dans un second tour face à Emmanuel Macron, qui serait autour de 53%. Donc tout ce que la candidate peut "grappiller", principalement à droite, contribue à réduire l'écart ! Elle est obligée de faire feu de tout bois pour ramasser les suffrages si elle veut envisager la victoire.

Ce matin elle a affirmé sur France Info ne pas regretter son soutien : "J'ai le calme des vieilles troupes". Une expression souvent utilisée par son père Jean-Marie Le Pen... dont l'entourage était très nostalgique de l'Algérie française. Que reste-t-il de ce front-là au sein du RN ?

C'est un peu un réflexe de langage. Il ne reste rien des nostalgiques de l'Algérie française au sein du RN, ils sont presque tous morts. Dans les instances dirigeantes, les anciens gendarmes ou policiers ne sont pas présents, et ce n'est pas du tout la culture de ceux qui ont eu une importance dans la vie du parti : ni celle de Bruno Mégret, ni de Florian Philippot. Et encore moins celle des ténors d'aujourd'hui. Quel est le rapport à l'armée d'un Sébastien Chenu, ou d'un Jordan Bardella ? Ce dernier n'a même pas connu l'âge de la conscription.

LIRE AUSSI : Jordan Bardella, l'ambitieux dauphin de Marine Le Pen

Par ailleurs, les dernières enquêtes montrent que si chez les pieds noirs rapatriés, il y avait encore un tropisme vers le FN, leurs descendants ont un vote beaucoup plus diversifié. C'est désormais la droite qui capte la majorité de leurs voix.

Comment s'inscrit Marine Le Pen dans cette histoire ?

Elle est censée s'inscrire en rupture, ce qui rend ce soutien assez curieux. Elle reprend jusqu'aux tics de langage de son père.