Eric Fottorino, journaliste et écrivain, a été le directeur du journal Le Monde, où il a passé 25 ans, avant de cofonder l'hebdomadaire Le 1 et le trimestriel Zadig. Il vient de publier La presse est un combat de rue, aux éditions de l'Aube.
Comment l'imprimé peut-il rester désirable dans notre civilisation de l'image?
Eric Fottorino: Nous avons maintenant vingt ans de recul sur la numérisation grand public, dix ans sur les réseaux sociaux. Qu'en concluent les spécialistes des sciences cognitives ? Que nous sommes en train de changer notre mode d'appropriation du savoir. Les écrans ne permettent pas une compréhension profonde : ils mettent le cerveau dans un mode de requête. Quand vous êtes sur votre smartphone ou votre tablette, un mécanisme d'addiction s'enclenche, celui de la recherche d'une récompense, comme l'a très bien expliqué Bruno Patino dans son livre La Civilisation du poisson rouge. On est dans l'attente de ce que l'on va pouvoir trouver, encore et encore, et jamais dans le stockage de connaissances.
Ce qui était pourtant la promesse d'Internet !
On a pensé que la Toile nous ouvrait un champ de savoirs, que l'accès l'a emporté sur l'usage de cet accès. Pour être correctement traitée par le cerveau, une connaissance ne doit pas être concurrencée par d'autres sollicitations. Or c'est ce qui arrive constamment avec les écrans, où surgissent dans un coin de la page toute sorte de contenus sur lesquels, à un moment donné, vous allez cliquer. Parce que la logique numérique consiste à divertir l'utilisateur. Je mets au défi quiconque reste une demi-heure sur un écran de pouvoir dire exactement ce qu'il a lu. Sans oublier la frénésie de la vitesse, érigée en vertu. On ne reconnaît plus de média qu'immédiat. Cette quête de vitesse nous amène à "perdre connaissance", au sens premier du terme. Le savoir s'évanouit au profit de l'accélération de sa diffusion.
Pourquoi le papier vous semble-t-il moderne ?
Avant l'imprimerie, il y avait les codex, des livrets formés de feuilles cousues contenant environ 300 mots chacune. Notre cerveau a ainsi été formaté pour assimiler un certain nombre de mots par page. Il a besoin, comme pour les récits, de se repérer en prenant appui sur un début, un milieu et une fin. Nos écrans, eux, ne finissent jamais. "L'homme perd son centre quand il étend sa toile", disait Rousseau. Plus on se décentre, et plus l'on perd son centre de gravité. Le papier apporte une limite, il réindividualise le savoir, permet de sauvegarder la capacité à apprendre, à réfléchir.
La presse écrite fut longtemps le média populaire par excellence. C'est Internet qui joue désormais ce rôle. Est-elle condamnée, pour survivre, à s'adresser à un public resserré, comme celui de vos titres magazines (1) ?
S'informer requiert un effort, alors que le Web a tendance à tout simplifier. "Le Monde coûte son prix plus l'effort pour le lire", disait Hubert Beuve-Méry [NDLR : le fondateur du journal]. A mon sens, la presse quotidienne a perdu le combat du temps réel face au flux numérique. En revanche, le temps plus long est encore celui de la presse écrite hebdomadaire, mensuelle, trimestrielle, laquelle est un merveilleux contrepoint au danger majeur des écrans.
Lequel ?
Celui du divorce de chacun d'entre nous avec le réel. On croit l'attraper sur un écran, un réseau social, mais, en fin de compte, on ne débat pas, on disqualifie l'autre, on sombre dans le complotisme, on prend pour argent comptant de fausses informations qu'on diffuse sans plus savoir où on les a lues.
Focalisées sur l'économie, nos sociétés ne voient dans la crise de la presse qu'une crise de business model. Ne passent-elles pas à côté de l'enjeu fondamental, celui de la démocratie ?
L'enjeu démocratique paraît anecdotique, en effet. On laisse les kiosques à journaux fermer les uns après les autres, alors qu'ils sont un lieu précieux de pluralisme. A l'intérieur, vous êtes exposé à la couverture de Valeurs actuelles comme à celle de Libération. Quand un kiosque ou une maison de la presse met la clef sous la porte, c'est un petit pan de la démocratie qui disparaît. Plus largement, il est crucial de se demander comment une presse indépendante des pouvoirs politiques et économiques peut subsister, quand sa rentabilité est plombée par ses contraintes de production et de diffusion.
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L'an dernier, j'ai bien cru que nous allions mourir, nous aussi, et c'est ce qui m'a donné envie d'écrire ce livre. Quand vous refusez la publicité et que vous n'êtes pas adossé à un grand groupe, vos titres ont beau bien marcher, il est extrêmement difficile de rester debout. Nous avons eu recours au financement participatif, notamment pour le lancement de notre quatrième titre, Héros et légendes.
L'État devrait-il repenser ses soutiens à la presse ? En avez-vous parlé avec le gouvernement d'Emmanuel Macron ?
Nous avons échangé, mais pas sur ce sujet. Je pense qu'il y a une sorte de fatalisme en la matière : les politiques ont tendance à croire que ces questions renvoient à l'"ancien monde". Plongés dans l'univers numérique, ils ne mesurent pas les dégâts. La perception des enjeux est malheureusement trop appauvrie par l'univers numérique tel qu'on le connaît. Ne pas chercher à créer un environnement stable pour la presse écrite est pourtant à mes yeux criminel. C'est la meilleure façon de permettre aux populistes de façonner l'opinion à leur guise.
Le moment où, comme disait l'écrivain Guy Debord, "le vrai ne sera plus qu'un moment du faux" semble hélas arrivé. Seules des rédactions professionnelles et indépendantes à qui l'on donne le temps de creuser les sujets pourraient faire en sorte que le vrai soit bien désigné comme vrai et le faux comme faux. Il est normal qu'un mauvais journal papier ne se vende pas. Mais celui qui permet au lecteur de comprendre le monde dans lequel il vit a, j'en suis sûr, un avenir.
(1) Le 1, Zadig et America. Dernier en date : le trimestriel Héros et légendes, lancé sur KissKissBankBank.
