Qui imagine le Premier ministre s'adresser à la nation pour annoncer l'interdiction formelle de manger un sandwich au thon dans le TGV et de s'accouder au zinc de son bistrot pour boire un café ? Voilà l'une des questions que l'on pouvait se poser ce lundi soir devant la conférence de presse de Jean Castex, accompagné pour l'occasion de son ministre de la Santé Olivier Véran. Depuis plusieurs jours, les Français vivaient leurs repas de fêtes dans l'attente des nouvelles mesures prises par Emmanuel Macron en conseil de défense sanitaire pour lutter contre le très contagieux variant Omicron, déjà majoritaire en Île-de-France. Avec une estimation fixée à 250 000 cas par jour en janvier en métropole et une couverture vaccinale encore insuffisante, serrer la vis était nécessaire. Couvre-feu pour le réveillon de la Saint-Sylvestre ? Décalage de la rentrée scolaire ? "Toutes les options étaient sur la table", comme l'on dit souvent au sein de l'exécutif, qui a multiplié les réunions durant le week-end pour décider de la ligne la plus équilibrée.
De son nouveau triptyque "égalité, proportionnalité, efficacité", Emmanuel Macron semble avoir favorisé la deuxième notion. Car le pas de deux de Jean Castex et Olivier Véran a débouché sur une prochaine mise en oeuvre, le 3 janvier, de mesures finalement peu contraignantes, voire presque symboliques pour certaines d'entre elles : port du masque en extérieur "là où préfets et maires le jugeront utile", retour des jauges à 2000 personnes en intérieur et 5000 en extérieur, interdiction de s'alimenter dans les transports, de boire debout dans les cafés et bars, télétravail obligatoire durant trois jours minimum "lorsque cela est possible", ainsi que la transformation du passe sanitaire en passe vaccinal, comme annoncé précédemment par le chef de l'État... Le tout adossé à un nouvel appel à une campagne de vaccination massive, clé de la lutte contre la propagation et la dangerosité du Covid-19 pour le gouvernement, qui a décidé de ramener le délai d'attente pour une troisième dose à trois mois, contre quatre actuellement. Bilan : de tous les arsenaux, le gouvernement a choisi le moins drastique.
L'exécutif privilégie le moral des Français
"D'une part, on n'a jamais dit qu'il fallait tout fermer pour justifier un conseil de défense..., glisse quelques minutes après la conférence de presse un ministre ayant participé aux visioconférences - conseil de défense sanitaire et conseil des ministres - présidées par Emmanuel Macron depuis le fort de Brégançon. D'autre part, et surtout, ce n'est pas rien de mobiliser tout le pays pour une troisième dose, de passer au passe vaccinal, de porter le masque en extérieur dans beaucoup de villes. De même d'appeler les Français à être globalement responsables et un peu contraints, car sinon comment expliquer que le vaccin est utile et qu'on peut vivre avec le virus ?"
Si le président de la République est guidé par le sens de l'équilibre, par le souci, aussi, de préserver la vie économique du pays en projetant de raccourcir l'isolement des vaccinés positifs pour éviter "la paralysie" et "la désorganisation", il tient à garder une forme de constance. Outre l'impératif sanitaire, existe par ailleurs celui de ne pas mettre à mal les choix - forts - faits ces derniers mois, souvent à rebours des alternatives choisies par nos voisins européens. "Si on avait reporté la rentrée et instauré un nouveau couvre-feu, on nous aurait dit qu'on était dingues et liberticides", glisse un membre du gouvernement, proche du chef de l'État, qui se dit "totalement sur la ligne libertaire, bien qu'elle soit déjà toute relative". Il poursuit : "Les pays qui durcissent aujourd'hui avaient tout levé. Nous, on a vécu l'attestation et le couvre-feu jusqu'en juin, on a mis en place le passe sanitaire très tôt, on a bien vacciné, alors on ne peut pas dire aux Français : 'on s'en fout de tout ça, on referme !'
"Tout cela semble être un film qui n'en finit pas", a reconnu lundi soir Jean Castex, qui a assuré comprendre le "ras-le-bol ambiant" qui traverse le pays, en proie aux différentes vagues successives de Covid-19 depuis bientôt deux ans. À moins de quatre mois du premier tour de la présidentielle, l'exécutif privilégie, à coups de demi-mesures, le moral des Français, tout en précisant, comme le dit un ministre, que "le contexte sera très dur et que tout cela durera bien au-delà d'omicron". Un demi-tour de vis contre davantage de responsabilité : voilà une stratégie que devrait reprendre Emmanuel Macron vendredi, lors des traditionnels voeux pour la nouvelle année.
