Un jour, François Bayrou a glissé à Edouard Philippe : "Je ne me sens jamais engagé par une décision prise autour d'une table où je ne suis pas." Un jour, pas deux, François Bayrou et Edouard Philippe ont été d'accord. Ces dernières semaines ont d'ailleurs rapproché leurs points de vue, au-delà de leurs divergences personnelles. Car l'un et l'autre ont partagé une impression pas très agréable, celle de compter pour des prunes aux yeux du candidat Emmanuel Macron. Certes, on sous-estime en ce printemps 2022 le nombre de prunes dans l'entourage présidentiel, tant le candidat joue sa partition en solo, mais il en est de plus orgueilleuses que d'autres. Le chef de l'Etat a soigneusement tenu à l'écart les deux hommes de l'élaboration de sa stratégie comme de la confection de son programme.
Le dimanche 10 avril, Edouard Philippe et François Bayrou ont bougé, dans un sens qui n'est contradictoire qu'en apparence : au choix, ils ont grimpé aux rideaux ou sont tombés de leur siège en entendant Emmanuel Macron, dans sa déclaration au soir du premier tour, dévoiler son intention de créer "un grand mouvement politique d'unité et d'action". Il avait laissé entendre qu'il évoquerait le sujet de l'organisation de la majorité dans l'entre-deux-tours, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas tardé et a choisi de l'aborder en grande pompe. Un parti unique, vraiment ? "Avec vous", dit le slogan du candidat Macron. Sans nous, pensent nos têtes dures.
Il est une date que de nombreux acteurs politiques revisitent beaucoup en ce moment. 23 février 2002, c'était un samedi. Douze jours plus tôt, le président sortant, Jacques Chirac, a indiqué qu'il était candidat à sa succession ; trois jours plus tôt, son principal rival, le Premier ministre Lionel Jospin, est à son tour sorti du bois. A Toulouse se réunit la nouvelle formation que veulent lancer les chiraquiens, l'UEM, union en mouvement - on n'est pas loin, jusque dans la formule jargonnante, du "mouvement d'unité" évoqué par Emmanuel Macron.
A Toulouse, il y a 20 ans, la salle siffle Bayrou
C'est l'avantage... de ne pas y avoir été : Edouard Philippe, absent de Toulouse - le conseiller d'Etat est à l'époque simple adjoint au maire du Havre, Antoine Rufenacht, et n'a jamais été candidat sur son nom - se souvient de tout, comme si c'était hier. C'est l'avantage d'en avoir été la vedette : François Bayrou sait qu'il a marqué les esprits ce jour-là, par une formule restée dans les mémoires. Quelque 7000 sympathisants se sont déplacés pour la présentation du projet de l'UEM. Et voici que le centriste, alors président de l'UDF, du haut de ses 3% dans les sondages, annonce à la surprise générale sur une radio qu'il se rend à Toulouse "pour dire ce qu'il pense de l'avenir de l'opposition et de la France". Il y a 20 ans, Bayrou faisait déjà du Bayrou. Il arrive donc en retard, au moment où, à la tribune, s'exprime un certain Nicolas Sarkozy : "François, tu es le bienvenu. Maintenant, tu peux t'asseoir et, moi, je peux continuer."
Parce que le Béarnais n'était pas là à l'heure dite, il doit patienter avant de prendre la parole et écouter les autres orateurs. Quand vient son tour, plusieurs ténors, Nicolas Sarkozy, Jean-Louis Debré et Philippe Séguin, sont déjà partis. Il monte enfin à la tribune, commence moderato. Puis soudain, cette phrase demeurée fameuse : "J'entends dire qu'on pense tous la même chose. Si on pense tous la même chose, c'est qu'on ne pense plus rien." La salle gronde, la salle siffle. Alain Juppé intervient illico pour faire cesser la bronca - comme la politique est aussi une affaire de mémoire, ses partisans ne manquent jamais de rappeler que confrontée à pareille situation, Nicolas Sarkozy, bien des années plus tard, laisserait des militants de droite huer leur cher Juppé dans un meeting à Bordeaux. François Bayrou ne lâche plus le micro, non, il préfère lâcher une provocation : "Quand je serai président." Cette fois, la salle le conspue, c'est la phrase de trop.
L'UEM n'a pas pour but de "faire disparaître" les partis mais de les "dépasser", qu'en termes élégants ces choses sont dites. L'UEM se transformera en Union pour la majorité présidentielle pour les législatives de juin 2002, qui suivent la réélection de Jacques Chirac, puis en Union pour un mouvement populaire (UMP).
Lui était à Toulouse, bientôt, tapi dans l'ombre, il aura un rôle essentiel : il n'enverra aux candidats aux législatives leur lettre d'investiture avec le logo de l'UMP qu'en échange du récépissé de la déclaration en préfecture sous couleur du nouveau parti : le point est essentiel, c'est cela qui permet, en 2002 comme aujourd'hui, de bénéficier du financement public. Gilles Boyer, c'est de lui qu'il s'agit, était hier l'indispensable bras droit d'Alain Juppé, grand ordonnateur de l'UMP, parti censé être unique et uniquement au service de Jacques Chirac, avant de devenir la rampe de lancement d'Alain Juppé pour l'élection présidentielle suivante, en 2007 - rien ne se passe jamais comme prévu. Il est désormais député européen et meilleur ami d'Edouard Philippe.
Il existe une leçon de Toulouse, que les compagnons de l'ancien Premier ministre comme les proches du maire de Pau se répètent en boucle : un président réélu, même avec 82% des voix au second tour, ne peut pas obliger tout le monde à se ranger dans un seul parti. Car le 22 avril 2002, au lendemain du choc que l'on sait, François Bayrou (qui a obtenu 6,8% des voix à la présidentielle) est le premier visiteur de Jacques Chirac au palais de l'Elysée. On se regroupe dans un mouvement, a demandé le grand chef. Très peu pour moi, a répondu celui qui avait été son ministre.
François Bayrou n'a pas changé d'avis vingt ans plus tard. Le 13 avril, il est allé discuter le bout de gras avec un Breton. Pas Richard Ferrand, le président de l'Assemblée nationale, dont il trouve qu'il obéit un peu trop facilement à Emmanuel Macron. Non, l'autre, Jean-Yves Le Drian, qui est plutôt d'accord avec le Béarnais. Le ministre des Affaires étrangères considère qu'un parti unique crédibilise les options radicales qui sont en face et renforce donc les risques de victoire populiste la prochaine fois. Il préconise une fédération, avec un contrat de gouvernement initié par le futur chef de gouvernement.
Edouard Philippe et le syndrome du gendre : "Il passera toujours après le cousin"
Edouard Philippe, lui, a mis les petits bateaux dans les grands pour accueillir dans sa bonne ville du Havre le président candidat. Tout s'est bien passé entre eux, puisqu'on a surtout parlé du beau temps et du beau temps (en plus, il ne pleuvait pas ce jour-là en Normandie, c'est dire s'il avait fait les choses correctement). L'ex-Premier ministre a retardé la parution de la revue d'Horizons, mais elle est prête, elle sera envoyée après le second tour de la présidentielle. Il voit ses amis d'hier, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu ou Thierry Solère, défendre mordicus les positions d'Emmanuel Macron, alors il prépare ses alliés de demain. Son parti a besoin de présenter au moins 50 candidats aux législatives pour respirer financièrement, et avoir un groupe à l'Assemblée (soit un minimum de 15 députés) n'est pas déconseillé.
Il apprécie modérément d'être le nouveau paria de la Macronie. "C'est le syndrome du gendre, résume un ami du Havrais. Edouard est le mec qu'on tolère à table tant qu'il est d'accord parce qu'il est amoureux de la fille, mais il passera toujours après le cousin qui était là dès le début." Renverser la table n'est pas le genre de la maison, au moins veut-il qu'on lui laisse de la place, sinon il jouera des coudes : oui à une bannière commune aux législatives, mais chacun son pré et les vaches seront bien gardées. Dans Le Figaro ce mardi 19 avril, il prévient ceux qui "font des plans sur la structuration d'une future majorité" : il faudra "unité et diversité" - étourdi sans doute, le président a seulement parlé d'"unité".
Que pense, que veut vraiment Emmanuel Macron ? Certains ciblent, comme toujours, le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler, au point de percer ses supposés rêves : pire qu'un parti, un groupe unique à l'Assemblée nationale ! D'autres se rassurent, en songeant au tempérament du président : autant Jacques Chirac tenait lui-même le flingue pour tenter de ramener tout le monde à la raison, autant Emmanuel Macron charge Richard Ferrand des basses oeuvres ou manoeuvres, et reste suffisamment flou lui-même pour faire marche arrière si besoin. D'autres encore s'inquiètent du rapprochement opéré avec Nicolas Sarkozy. Même les alliés de la 25e heure, tel l'ancien ministre socialiste François Rebsamen, ne sont pas venus pour se fondre. Au lendemain d'une éventuelle réélection d'Emmanuel Macron, qui seront les plus nombreux ? Les heureux nouveaux ministres ou les dindons de la farce ?
