A deux reprises, Emmanuel Macron l'a empoigné par le cou ; à deux reprises, il a semblé poser le pouce à l'entrée de son conduit auditif. Diantre, que cela doit être désagréable, a-t-on songé. Décortiqué sur les réseaux sociaux, analysé par les journalistes mués pour l'occasion en experts en langage corporel, le geste présidentiel imposé à Edouard Philippe - et à d'autres invités, ne péchons pas par malhonnêteté - lors de la cérémonie d'investiture samedi 7 mai mérite-t-il tant d'attention ?
Le monde - au moins -, depuis, se divise en deux catégories : les vertueux, qui n'y voient qu'une marque d'affection. Et les désobligeants, qui jugent la scène "surjouée". Bien sûr, autour d'Edouard Philippe, on refuse absolument de commenter le mouvement. Quoi de plus anodin qu'un chef de l'Etat qui tapote la jugulaire d'un ancien Premier ministre devenu rival ? Non, ni Freud, ni Lacan n'auraient trouvé à redire. "On peut y voir la reconnaissance du travail accompli pendant trois ans en parfaite loyauté", estime en parfaite franchise l'eurodéputé et ami de Philippe, Gilles Boyer. Sans doute extrapole-t-on en croyant saisir dans le regard du patron d'Horizons ainsi harponné un voile d'irritation...
"Edouard le bon chien chien"
Ceux qui connaissant Edouard Philippe savent deux choses : son juppéisme n'est pas qu'idéologique. Il est aussi physique. Homme d'Etat, il apprécie peu les élans d'affection, les effusions, les embrassades. Fort de cette perception, un ministre devenu ami résume : "La claque dans le cou, ça fait vraiment Edouard le bon chien chien. Je ne suis pas sûr qu'il ait apprécié. Il n'aime pas qu'on le touche quand il n'a rien demandé alors là, je n'ose imaginer." Car l'ex de Matignon respecte trop les institutions et le protocole républicain pour se laisser aller à la même familiarité. Il sait que seul le chef de l'Etat peut se permettre cette attitude, roi thaumaturge fraîchement réélu qui espère guérir son ambitieux ancien chef de gouvernement de toute velléité de trahison. L'infantilisation est à son comble ? "Emmanuel Macron a conscience que tout cela est lu, répond l'un de ses stratèges. Il ne l'a pas fait par hasard."
Puis, il y a le moment. Qui n'est pas à l'apaisement. Chaque semaine, chaque jour ou presque, paraît dans la presse une saillie attribuée à Emmanuel Macron ou à l'un de ses proches critiquant vertement les ardeurs d'Edouard Philippe, son manque d'engagement pendant la campagne présidentielle, bref, sa déloyauté. Ce dernier a été agacé - et l'a fait savoir - de ne pas avoir été convié à une réunion de préparation des législatives fin avril. Convenons qu'aucun ne peut être accusé d'excès de tendresse à l'égard de l'autre. Ni d'aveuglement.
"Là où le président est, si on veut arrêter les petites phrases de l'entourage, on y arrive, chatouille Gilles Boyer. Nous avons été surpris par la fréquence, la violence de ces propos sur Edouard. Qui ne sont jamais étayées par des exemples concrets." L'amicale tape présidentielle aurait-elle eu pour vertu de rasséréner un Edouard Philippe marri d'être dénigré ? Le toucher, même royal, ne guérit pas tout.
