"Il a un chemin ! C'est le seul à l'avoir, il a tout pour lui, il vient de LR et peut fusionner les droites, pas un seul de ses rivaux ne lui arrive à la cheville, il est intelligent, il a été macroniste, il a occupé les fonctions de Premier ministre" : quel groupie parle en ces termes à faire rougir les moins farouches partisans d'Edouard Philippe en cette rentrée 2022 ? Pas même un aficionado du mouvement nouveau-né Horizons, non, mais un certain Jean-Luc Mélenchon, déjà trois fois candidat à l'Elysée. On savait que les deux hommes entretenaient de très cordiales relations, mais à ce point...
L'histoire est rieuse, elle l'est aussi lorsqu'elle place l'ancien Premier ministre dans une situation analogue à celle qu'occupa un certain Nicolas Sarkozy, avec lequel il eut longtemps des relations compliquées, au début des années 2000 : succéder à un président qu'on a servi, auquel on est donc associé, alors que les Français rêvent toujours plus d'alternance que de continuité. On se souvient de la réponse apportée par Sarkozy avant l'élection de 2007 : la fameuse "rupture", jusqu'au crime de lèse-majesté qui consista à comparer Chirac à un roi fainéant.
Edouard Philippe connaît sa Ve République. Même si son modèle à Matignon fut souvent Georges Pompidou - lequel, soit dit en passant, réussit à être Premier ministre puis, un an plus tard, président de la République -, il avait aimé le mot du président de l'Assemblée nationale, Richard Ferrand, le comparant à "un Raymond Barre longiligne". Mais Barre ne parvint jamais à franchir le Rubicon. Il sait aussi que Laurent Wauquiez le voit plus dans la peau d'un Michel Rocard, incapable de succéder à François Mitterrand dont il avait été le chef du gouvernement et entraîné, à son corps défendant, dans la chute du mitterrandisme.
Le maire du Havre a quatre grosses années devant lui : c'est sa chance, c'est son risque. Sa chance, car lui qui confiait dans ses premiers mois passés à Matignon "avoir mis du temps à être connu de tous les Français" a besoin d'incarner, par un projet, une équipe, une méthode, quelque chose qui retienne l'attention d'électeurs de plus en plus boudeurs. "Je ne fais pas partie de ceux qui sont touchés par la grâce ou qui ont simplement envie, une candidature, c'est beaucoup plus sérieux, profond, difficile", remarquait-il devant un proche avant l'été. C'est aussi son risque : si sa popularité le porte aujourd'hui au plus haut des cieux, elle va devoir résister à tout le second quinquennat d'Emmanuel Macron. Et le président ne sera pas forcément un allié, pour dire les choses pudiquement : L'Express avait raconté en juillet à quel point la nomination comme ministre chargé des Relations avec le Parlement de Franck Riester - la bête noire de Philippe depuis qu'il a quitté sa sphère pour se ranger derrière celle du chef de l'Etat - avait envoyé un signal d'hostilité qui n'avait en rien échappé au maire du Havre.
La discrétion plutôt que le bruit médiatique
Il ne se mêlera pas du bruit médiatique. On ne le verra pas forcément mettre son grain de sel sur la viande du barbecue, même si Olivier Véran raconte dans son livre Par-delà les vagues (Robert Laffont) qu'Edouard Philippe, vade retro satana, en organisait parfois - en cuisinant lui-même - dans les jardins de Matignon. En revanche, il profitera de son prochain livre sur l'éducation pour aborder une multitude de questions. C'est là qu'il lui faudra être saignant.
Il sait que le paysage né des élections législatives modifie, et pas qu'un peu, la période qui court jusqu'en 2027 : le parlement donnera une teinte au débat public qu'il n'avait pas jusque-là et sera un lieu important de "poloche", comme il dit ; la menace d'une dissolution ne cessera de planer ; les finances publiques seront régulièrement chahutées. Il estime d'ailleurs que ce sujet, comme les retraites, qui s'invitent dans le débat de cet automne, peut le servir, il le placera en tout cas face à un futur rival, Bruno Le Maire. Car c'est évidemment une autre des données : venues de la droite, plusieurs personnalités n'entendent pas passer leur tour. Et ce n'est pas parce qu'Edouard Philippe fut leur chef hier que plusieurs ministres comptent le suivre demain.
