Le nouveau monde a vite été rattrapé par la nature humaine. La présidence d'Emmanuel Macron est marquée par des intrigues de palais, des coups fourrés, des règlements de comptes entre ministres. Après la rupture entre le chef de l'Etat et Edouard Philippe (épisode 1), L'Express raconte dans la suite de sa série politique de l'été l'irrésistible ascension de Sébastien Lecornu, qui attise toutes les jalousies.
Sébastien Lecornu a des expressions toutes faites plein la musette. Des références à des films des années 1970 ou des citations d'illustres hommes politiques, qui lui permettent de s'extraire de n'importe quelle conversation avec roublardise. L'une de ses favorites paraphrase Benjamin Franklin : "En ce monde, rien n'est certain, à part la mort et les impôts !" C'est bien parce que rien n'est certain qu'il fait toujours tout pour s'en tirer. Celui qui ne se satisfaisait pas de son poste de ministre des Outre-Mer comptait bien monter en gamme après la réélection d'Emmanuel Macron : à 36 ans, l'ancien gendarme réserviste ne rêvait que des armées et l'a fait savoir au locataire de l'Elysée. "Il a clairement joué la carte du 'c'est ça, ou rien'", relate un conseiller de ce dernier. Si celui-ci a exaucé ses souhaits, c'est que l'ex-maire de Vernon, militant UMP pendant seize ans, est devenu un indispensable dans son dispositif. La Grande Muette pour un grand prolixe.
Lecornu est de toutes les réunions, de toutes les agapes, de toutes les soirées électorales autour du président de la République, qui n'imagine plus se passer des conseils, de son parler cru, de sa finauderie et de son verbe de tonton flingueur. "Il a un lien particulier avec le président parce qu'il a été là, à ses côtés, quand personne ne croyait au grand débat national après l'épisode des gilets jaunes", assure un ex-collaborateur au Château. Alors forcément, dans une Macronie en panne de savoir-faire politique, son profil crée un appel d'air empli de critiques. A sa gauche, les autres ambitieux de sa génération, les Gabriel Attal, Clément Beaune et consorts, surveillent son influence, autant que les alliés du président de la République.
Vrais politiques contre vrais politiques
Les vrais politiques reconnaissent les vrais politiques. Mais, surtout, à force de se renifler et de se mettre des bâtons dans les roues au milieu de la même cour, les vrais politiques se méfient des autres vrais politiques. Dans le jeu des sept familles macronistes, il en est deux qui se ressemblent un poil trop et revendiquent les mêmes domaines d'expertise : les vieux de la vieille du MoDem, aux yeux écarquillés devant les autoentrepreneurs de la politique du nouveau monde ; et les jeunes-anciens de l'UMP qui, prenant leur carte à La République en marche dès 2017, ont montré patte blanche en même temps qu'ils sont entrés dans le fruit. La science du réseautage, la connaissance du terrain, le dialogue avec les élus... François Bayrou et Sébastien Lecornu, malgré leurs 35 printemps d'écart, jouent avec les mêmes ficelles, et la proximité du jeune stratège avec Emmanuel Macron n'est pas vue d'un bon oeil par le maire de Pau. Sa trajectoire fulgurante l'agace. "Comment peut-on mettre Lecornu à la Défense ?, s'est époumoné le patron du MoDem devant ses lieutenants au lendemain de l'annonce du gouvernement Borne. Vous iriez à la guerre avec Lecornu, vous ? Moi je peux vous dire que non. Il suffit de le voir, il porte tout sur sa tête ! C'est incroyable, cette histoire..."
Mais que peut bien porter sur sa tête le nouveau ministre des Armées à part une mèche qui, hélas, mourra bientôt au front ? De la malice, sans doute. Lecornu est vu par Bayrou comme l'un de ces courtisans - "sans foi ni loi", dit-on dans l'entourage du premier allié de la Macronie - prêts à tout pour se faire une place au soleil, persuadé qu'il a roulé pour la création d'un parti unique LREM-MoDem-Horizons pour que son couloir en prenne le contrôle. N'est-ce pas un brin ironique, alors que le Béarnais possède un triple doctorat ès rapports de force et des ambitions toujours vives pour 2027...? Bayrou sait de quoi il parle, il l'a vu à l'oeuvre, du moins par les yeux d'un témoin privilégié. Sa fidèle parmi les fidèles Jacqueline Gourault, aujourd'hui au Conseil constitutionnel, garde un très - très, très - mauvais souvenir de sa cohabitation avec Sébastien Lecornu au ministère de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales. Le secrétaire d'Etat a fait vivre des misères à sa ministre de tutelle, en s'affranchissant rapidement et sans grande subtilité des rapports hiérarchiques... Le tout avec la bienveillance d'Edouard Philippe. Il y a un ministre de trop en ces lieux. C'est à peine si les deux ne laissaient pas les portes coupe-feu fermées dans le couloir qui reliait leurs deux bureaux ; ou vérifiaient que l'autre ne laissait pas traîner une oreille espionne.
"C'est un gros malin, Sébastien"
"Il sait faire de la poloche, il vendrait du sable aux Bédouins... Et ce n'est pas la morale qui l'étouffe", a-t-on pu entendre chuchoter la toute nouvelle Sage. L'un de ses expérimentés collègues du gouvernement, qui l'a pratiqué depuis presque cinq ans maintenant, résume le bonhomme : "C'est un gros malin, Sébastien, vous ne savez jamais s'il va vous la faire à l'envers ou pas." Ironie de l'histoire, c'est en partie sous son autorité que la MoDem Sarah El Haïry a été renommée secrétaire d'Etat chargée de la Jeunesse et du Service national universel le 4 juillet dernier. "Depuis quand être malin est un défaut ? Dans la période actuelle, des profils politiques comme celui de Sébastien Lecornu sont d'autant plus importants. Nous n'avons pas les mêmes histoires, mais nous avons démarré nos relations de travail sous les meilleurs auspices", affirme-t-elle.
Sébastien Lecornu a très rapidement compris quelle était la faille dans le système macroniste, le grain de sable qui a rapidement grippé la machine de guerre de 2017 : l'implantation locale. Pour les élections municipales de 2020, il donne des coups de main ici et là pour discuter avec les maires issus de la droite, mais s'attend à la débandade. "Moi, membre de la convention nationale d'investiture ? Autant aller directement faire de l'humanitaire, se marrait-il quelques mois avant le scrutin. Non, on va se faire livrer deux tonnes de pop-corn et regarder ça tranquillement, parce qu'on n'est pas sorti des ronces." L'avenir lui a donné plus que raison. En 2021, il dirige pour LREM la préparation des élections départementales, au sortir desquelles il sera élu dans son canton de Vernon puis président du conseil départemental de l'Eure. Pour les dernières législatives, il organise la pêche aux LR constructifs avec ses acolytes Gérald Darmanin et Thierry Solère, précisant bien à ses interlocuteurs qu'ils n'ont aucune espèce d'intérêt à céder aux sirènes d'Edouard Philippe et de son parti Horizons. Alors qu'il était chez lui à Matignon deux années auparavant, Lecornu s'éloigne du maire du Havre. La politique, ce sont les amis d'un temps, mais aussi des murs parfois éclaboussés de sang. "La boucherie, c'est fait par des bouchers", concède l'un des trois compères. Finalement, l'un avec ses tentatives de débauchages, l'autre de constitution d'une force à l'Assemblée, n'auront pas brillé.
L'incontournable homme de terrain, qui est parvenu à obtenir l'oreille attentive d'Emmanuel Macron grâce à ce statut, a trop joué le personnage au goût de certains de ses collègues. Les plus cyniques n'hésitent pas à s'engouffrer dans la brèche. Certains ne se font pas prier pour souligner les piètres scores obtenus par le président candidat outre-mer. "Lecornu passe son temps à faire des notes au président, c'est comme ça qu'il l'intoxique. Mais franchement, ses tactiques à la con... Dans l'Eure, est-ce qu'on ne perd pas 5 députés sur 5 peut-être ?", lâche un ministre expérimenté. C'est peut-être le drame de son été : dans le département qu'il connaît comme sa poche et dont il est encore aujourd'hui le président - il a obtenu une dérogation élyséenne pour conserver son cumul -, pas moins de 4 circonscriptions sur 5 sont tombées aux mains du Rassemblement national.
Certains à la tête de l'Etat se demandent où il s'arrêtera, même s'il a beau répéter depuis des années que la politique l'anime autant qu'elle le casse, et qu'il en finira avec elle dans quelques années. "Je suis absolument certain de ne pas vouloir être président de la République. Il faut avoir une case en moins... Ou une case en plus", expliquait-il, rieur, aux élèves du lycée catholique Saint-Adjutor à Vernon il y a quelques mois. C'est bien parce que beaucoup considèrent qu'il a, au moins, une demi-case en plus qu'il déchaîne les passions méfiantes. Mais quand la course de petits chevaux pour 2027 aura débuté, ceux qui voudront jouer les étalons préféreront l'avoir dans leur écurie plutôt que de le voir dans celle d'à côté.
