Ce quinquennat, le dernier d'Emmanuel Macron, avait deux mois et déjà les successeurs potentiels perçaient sous les responsables du moment. Est-ce parce que Bruno Le Maire et Edouard Philippe ont des fourmis dans les jambes qu'ils ont pris la mouche ? Lieu : l'Assemblée nationale. Motif : un amendement au projet de budget rectifié pour 2022, à 120 millions d'euros, pour compenser l'augmentation de 4% des prestations sociales, dont le RSA, adoptée dans le texte sur le pouvoir d'achat. Les députés d'Horizons, le parti du maire du Havre, ont voté avec les oppositions contre les élus macronistes de Renaissance. Amendement adopté.

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Bruno Le Maire n'a pas aimé et c'est évidemment Edouard Philippe qu'il vise en répondant au député Charles-Amédée de Courson dans l'hémicycle : "Je suis stupéfait de voir des parlementaires qui, sur les plateaux TV n'ont que le mot "rétablissement des finances publiques" à la bouche et qui engagent de telles dépenses publiques."

Le Maire-Philippe : ils ont seulement 592 jours de différence, ont été élus sur les terres normandes et sont l'un et l'autre propres sur eux, comme ne dirait pas Renaud Muselier (qui a critiqué la semaine dernière le comportement des députés de la Nupes à l'Assemblée, une "gauche sale, débraillée, qui crie partout"). Et rien, pas même un déficit d'ambition, ni personne, pas même un président de la République, ne peut empêcher leur affrontement. Déjà pendant le premier quinquennat d'Emmanuel Macron, Edouard Philippe s'amusait de la manière dont Bruno Le Maire communiquait en tirant la couverture à lui, quand Bruno Le Maire prenait un malin plaisir à expliquer que le poste de ministre de l'Économie était autrement plus important que celui de chef de gouvernement. Puisqu'on vous dit qu'ils ne partiront pas en vacances ensemble...

Les macronistes, s'ils avaient l'esprit à sourire, auraient de quoi se marrer franchement. Car le premier sujet d'opposition entre Le Maire et Philippe se situe bien loin des hautes sphères du "en même temps", non, il se trouve sur un vrai terrain de droite, la maîtrise des dépenses publiques. On est toujours du pays de son enfance politique, aurait dit Saint-Exupéry. Christophe Castaner avait dû se pincer en recueillant la confidence d'Edouard Philippe, alors à Matignon : s'il voulait laisser une trace dans l'histoire de son passage comme chef de gouvernement, c'était en ayant amélioré la situation financière du pays. Tu parles d'un rêve français !

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Mais à droite, ces choses-là comptent, et Bruno Le Maire n'a pas attendu avant d'entamer sa croisade, au lendemain de la réélection d'Emmanuel Macron (et des législatives, tant qu'à faire). Un lundi matin, sur BFMTV, il assure que l'Etat français a "atteint la cote d'alerte sur les finances publiques". Son message ne passe pas inaperçu, notamment du côté d'Edouard Philippe : dès la création de son mouvement Horizons, l'ex-Premier ministre a affiché sa ligne, "rétablir l'ordre dans nos comptes et dans la rue". "Il est marrant, Bruno, il tire la sonnette d'alarme et dans la foulée il ajoute des dépenses, pointe un ami du Havrais. Il fait comme si c'était important mais il s'en fout, il n'a pas été formé à la réduction des dépenses." Edouard Philippe est convaincu que le risque budgétaire est un bon sujet pour lui et entend tracer son chemin pour 2027 avec, entre autres, ce marqueur. On se souvient de ce qu'il disait aux sénateurs, lorsqu'il était à Matignon : "Parfois, en très peu de mots, on dépense beaucoup d'argent public. En très peu de mots. Et souvent on peine à voir les ressources qu'il conviendrait de mettre en face de ces mots qui permettent de dépenser tant d'argent public." C'est pourquoi Bruno Le Maire a sorti l'artillerie lourde pour pointer la contradiction consistant à voter un amendement alourdissant les dépenses de l'Etat...

Le Maire connaît bien les élus passés chez Philippe : ce sont ses anciens soutiens !

L'argent n'est pas tout dans l'affrontement Philippe-Le Maire. Ils divergent aussi sur l'analyse du paysage politique. Le premier Premier ministre d'Emmanuel Macron a très vite estimé que le successeur de l'actuel président ne pourrait pas se situer dans la prolongation de son action. Il croit aussi à la pérennité du clivage droite-gauche. L'inverse de Bruno Le Maire, qui remarquait après le premier tour de la présidentielle de 2022 : "C'est un naufrage pour ceux qui se sont accrochés au concept gauche droite. Il existe en réalité trois blocs, le bloc des adeptes de la décroissance, le bloc nationaliste, le bloc central." Et devinez quelle conclusion il tirait de la faiblesse de la droite, déjà rangée derrière Emmanuel Macron au premier tour ? Devinez ou plutôt suivez son regard : Edouard Philippe n'avait plus d'espace. Il ne croit pas un instant à la réussite d'Horizons, un mouvement dont il connaît un certain nombre d'élus... pour les avoir comptés parmi ses soutiens quand il s'était présenté à la primaire de la droite en 2016. Pour Le Maire, le centre droit n'a pas besoin d'un parti et il a déjà une incarnation qui s'appelle Emmanuel Macron.

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Le ministre de l'Economie ne fait pas un pas de côté, il reste dans la ligne, bien qu'il n'ignore rien de la méfiance qu'il a toujours suscitée autour du chef de l'Etat. Apprendre qu'il a été proposé à Julien Denormandie, pour le retenir dans le gouvernement, de prendre ses aises à Bercy ne l'a évidemment pas ravi, mais il sait que la politique n'est que rapport de forces. Et quand Emmanuel Macron a songé à renvoyer Elisabeth Borne après le second tour des élections législatives, abracadabra, son nom a réapparu pour Matignon. "Si le président avait dû se résigner à la remplacer, cela aurait sans doute fini avec Le Maire Premier ministre", avance un proche du chef de l'Etat.

Il arrive que Edouard Philippe et Bruno Le Maire regardent dans la même direction, ce qui ne les empêche pas de voir différemment. Les deux surveillent ainsi attentivement Laurent Wauquiez, identifié comme le meilleur dans l'opposition. Philippe l'a toujours suivi de près et il ne lui a pas échappé que l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy avait pleinement réussi les législatives dans sa région Auvergne-Rhône-Alpes. Le Maire, lui, a une théorie : Wauquiez n'aime pas le risque, il le disait avant l'été et la décision de ce dernier de ne pas briguer la présidence de LR à l'automne n'a fait que le conforter dans ses intuitions. Mais il est inutile de solliciter un ophtalmo, les comptes de la sécurité sociale sont assez mauvais comme cela. Il y a bien une chose en commun qu'Edouard Philippe et Bruno Le Maire voient quand ils regardent dans cette direction : c'est 2027.